NOTRE ÉPOQUE

Les électrohypersensibles (EHS), c'est le nom de ces nouveaux
malades allergiques aux ondes électromagnétiques. Certains quittent tout pour
se réfugier dans la Drôme, au cœur de la forêt de Saoû. Loin du wi-fi et des
antennes-relais, ils vivent ensemble, comme des ermites. Reportage

Zone

blanche

Le rendez-vous était fixé sur une
aire de repos de la départementale
538, à trente minutes de Valence.
Ambiance polar. Retrouver des
électrohypersensibles — EHS,
dans le jargon —, c'est un peu comme tra-
quer des indépendantistes corses dans le
maquis. Intolérants aux ondes électroma-
gnétiques, portables, wi-fi et autres, les
EHS sont en effet tricards sur 99,5% du
territoire. Alors ils sont contraints de fuir.
En permanence. Et sont donc difficilement
joignables. Sur le forum electrosensi-
ble.org, à la rubrique «nous contacter»,
ce message prévient : «Notre capacité à
répondre est limitée, car les membres du
collectif ne peuvent pas passer trop de
temps sur un ordinateur, ils sont eux-
mêmes électrosensibles... »

Sur l'aire déserte, une voiture bleu nuit
attend. Serge Sargentini, bientôt 70 ans,
ancien officier de réserve spécialisé dans
les radars, est déjà là. Boule à zéro à la
Kojak, tout de noir vêtu : c'est lui qui nous
emmène au QG des EHS. Une zone
blanche. Bref, un endroit «purifié» des
ondes où le portable ne passe pas et où le

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wi-fi est encore un acronyme barbare.
Serge est un «EHS modéré», comme il dit.
Il nous enjoint même d'appeler avec notre
portable et dégaine son appareil mesureur
d'ondes : « Vous avez vu comme ça monte?
Ça fait peur, non ?» Il a arrêté de vivre
dans son duplex de Crest, «à cause des
réseaux wi-fi ». Le soir, il va dans la zone
refuge pour se «ressourcer».

Ce petit bout de Drôme, caché par les
montagnes du Vercors, est désormais
connu de toute la communauté des EHS :
cet été, plusieurs centaines d'entre eux ont
défilé dans ce havre de paix garanti sans
ondes, certains venant même des Etats-
Unis ou d'Allemagne. « C'est un endroit
rare. Il y a de moins en moins de zones
blanches, tant le territoire est quadrillé
d'antennes », dit Serge. Première étape, la
zone refuge, qui sert de sas de décompres-
sion. Serge tend une boîte métallique
fermée où déposer les téléphones, décon-
nectés. Nous sommes dans une zone à très
faible rayonnement magnétique. C'est ici
que les EHS vont se décontaminer. Il y a là
plusieurs caravanes entièrement tapissées
d'aluminium, fenêtres condamnées, pour

se reposer. Des toilettes. Ainsi
que des sortes de fontaines
d'eau pour se « décharger » de
l'électricité du corps. Serge
rêve un jour de faire entrer
dans les lieux internet, grâce à
la fibre optique « une technolo-
gie saine. On n'est pas des er-
mites : internet, c'est fabuleux,
c'est le wi-fi et tous ces gadgets
sans fil qui nous polluent». A
quelques kilomètres de la zone
refuge se trouve le Graal : la
forêt de Saoû qui, elle, est en-
core plus protégée grâce au
cirque de montagnes qui l'entoure. Là,
dans un parking, la petite cohorte de réfu-
giés des ondes s'est organisée, façon
« Koh-Lanta ». On cherche l'eau à la fon-
taine, à deux kilomètres à pied. On se ra-
vitaille en descendant au village, dans le
camion tapissé d'aluminium...

Refuge dans les grottes

Des fous ? « Moi-même, c'est ce que j'au-
rais pensé en nous voyant», confesse
Philippe Tribaudeau, 49 ans. Enseignant
en technologie à Dijon, Philippe avait
comme tout le monde un téléphone porta-
ble, internet... «Et puis, au printemps
2008, les symptômes se sont déclenchés.
Dans ma salle de cours, j'étais encerclé par
une dizaine d'ordinateurs. Un jour, mes
bras se sont mis à me brûler. » Au bout de
quelques mois, Philippe se met en congé
maladie. Commence à tout débrancher
dans son appartement. Wi-fi, téléphone
sans fil et même les ampoules : «je gardais
juste un peu de courant pour le frigo. Pour
ma compagne, c'était pénible. » La situa-
tion se complique quand les réseaux wi-fi
commencent à éclore un peu partout

Bruno Coutier pour Le Nouvel Observateur

