NOTRE ÉPOQUE

TROIS QUESTIONS À CHANTAL jOUANNO

« Une revendication quasi impossible »

Le Nouvel Observateur. — La Suède a
reconnu l'électrohypersensibilité comme
pathologie. Qu'en est-il de la France ?

Chantal Jouanno. — En Suède, le gouver-
nement prévoit, pour les personnes électro-
sensibles, une aide destinée à leur per-
mettre de s'équiper et se protéger. Mais il y
a le même débat scientifique : aucune étude
ne permet en effet de démontrer une corré-
lation entre ces symptômes et les champs
électromagnétiques. En France, pour la pre-
mière fois, lors du Grenelle des ondes en
2009, nous avons également reconnu l'exis-
tence de l'électrohypersensibilité. Et lancé
un protocole de prise en charge médicale
pour ces personnes. Par rapport au wi-fi,
aux antennes-relais, il y a une vraie inquié-
tude. On ne peut pas ignorer cette demande
sociale. Voilà pourquoi, au secrétariat
d'Etat à l'Ecologie, nous avons lancé une

dans le voisinage. Philippe
part quelquefois dormir dans
les bois, loin de ces ondes qui le
rendent fou. «Puis ils ont ins-
tallé en 2009 du Wimax, une
espèce de super wi-fi en
Bourgogne. Et là, c'est devenu
intenable. J'ai dû me résoudre
à partir de chez moi.»
Commence alors une longue
errance sur les routes de
France, parqué dans son ca-
mion blindé. Philippe trouve
refuge en Auvergne, puis dans
des grottes près de Gap, un
«plan» donné par la commu-
nauté EHS. Il y passe son pre-
mier hiver avec Anne-Marie, une autre EHS.
«Mais je voulais voir le ciel.» Il met alors le
cap sur la Drôme. Cela fait un an qu'il vit en
forêt de Saoû. Anne-Marie est restée dans la
grotte. Où l'ont rejointe trois autres femmes
atteintes du même syndrome. «Elles, elles
n'arrivent même plus à se déplacer sur les
routes, explique Philippe. Trop de lignes a
haute tension, d'antennes. Alors elles se sont
coupées du monde.»

Les EHS le disent tous : le pire, c'est la so-
litude. «On vous prend pour un dingue», dit
Bernard, un informaticien de 40 ans. Lui aussi
a dû quitter son job chez Bouygues. Il a
changé d'appartement plusieurs fois. Trouvé
une maison dans le Perche. Et puis, boum, les
voisins ont installé une box. Lui aussi s'est
acheté un camion et a appris à vivre sur la

104 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

expérimentation dans six com-
munes pour abaisser la puis-
sance des antennes : 238
s'étaient portées candidates, ce
qui montre la préoccupation sur
ce sujet des élus locaux!

N. O. — Certaines associations
d'électrosensibles réclament le
droit de vivre dans des zones
blanches, préservées de toutes
ondes ? Qu'en pensez-vous ?

C. Jouanno. — C'est une revendication
quasi impossible puisque la nocivité des
antennes n'est pas prouvée. Par ailleurs, la
décision devrait se faire au niveau de la
commune mais comment éviter qu'une mu-
nicipalité voisine installe une antenne qui
irradierait du coup la zone blanche ? Les
antennes ont des champs de rayonnement
de plus en plus larges.

route. Il vit sur ses économies et sur ses in-
demnités de chômage. Bernard dit «sentir les
antennes ». Mais comme il est «un esprit
scientifique», il ne quitte jamais son mesureur
d'ondes. «Quand je me sens mal, hop, je le
sors, cela me rassure de pouvoir identifier les
causes de mes symptômes. »

« Tenue de martienne »

A Saoû, les EHS se sont tous retrouvés cet
été. «On voit qu'on n'est pas seul, ça fait du
bien», dit Isabelle, une quadra, mère d'un
garçon de 17 ans, qui habite Lyon. Chez elle,
Isabelle a tout équipé pour «survivre».
Tapissé les murs d'aluminium. Construit une
espèce de baldaquin autour de son lit pour
«faire cage de Faraday». Mais ce n'était plus
assez. Depuis un an, elle «a déménagé toute

N. O. — Appliquez-vous le prin-
cipe de précaution en ce qui vous
concerne ?
C. Jouanno. — Je téléphone
avec mon oreillette... quand elle
n'est pas emmêlée au fond de
mon sac. J'aurais souhaité qu'on
demande aux fabricants de pro-
poser des appareils avec oreil-
lette intégrée obligatoire, mais
la France n'est pas producteur, ce qui com-
plique notre tâche. Je suis très vigilante
pour les enfants car, en ce qui les concerne,
les études sont très inquiétantes. Il faudrait
à mon sens interdire le portable jusque
l'âge de 12 ans. Nous nous sommes battus
pour le bannir des écoles. C'est fait, mais ce
n'était pas évident : les jeunes constituent
un très gros marché pour les fabricants.
Propos recueillis par D. B.

Meigneux - Sipa

la chambre à la cave». Elle
y dort désormais, recluse.
Quand elle sort de chez elle,
elle s'enveloppe de tissu blanc
en fil d'argent, «une tenue de
martienne». Désormais, il n'y
a que dans le refuge de Saoû
qu'elle se sent vraiment mieux.
Depuis la rentrée scolaire, elle
fait donc des allers-retours
entre Lyon et la Drôme.
Comme Béatrice, venue de
l'Ain, qui a laissé son compa-
gnon derrière elle. «On venait
d'acheter une maison, mon job
d'éducatrice me plaisait bien.
Mais j'étais obligée de dormir
dans une caravane dans un pré.»

Les réfugiés de Saoû rêveraient de repren-
dre une vraie vie. Philippe a demandé un
poste au Cned : «je pourrais corriger des co-
pies à distance!» Serge Sargentini, lui, se dé-
mène pour réaliser son rêve : construire un
bio-village dans une zone blanche, où les EHS
pourraient vivre normalement. «On a trouvé
le lieu. Mais la commune refuse de s'engager
à ce que la zone reste préservée des antennes
et du wi-fi. » Les réfugiés des ondes sont donc
condamnés à la fuite, encore. Ils viennent de
se faire expulser du parking de la forêt de
Saoû pour «camping illicite». Philippe a em-
mené sa troupe un peu plus loin, un peu plus
haut. Dans les montages du Vercors. Les som-
mets sont déjà enneigés. Il va falloir passer
l'hiver. DOAN BUI

Brune Coutier pour Le Nouvel Observateur

