NOTRE ÉPOQUE

Un féminin couillu

« Causette » vous cause

C'est le petit magazine qui monte. Il ne ressemble à aucun autre. A l'origine du projet, deux
garçons dans le vent qui aiment les flles telles qu'elles sont

Causette »? C'est l'histoire d'un
mec qui a voulu créer un ma-
gazine que sa copine aurait envie
de lire. Un bimestriel féminin
«couillu», destiné aux femmes
«plus féminines du cerveau que du capiton »,
comme le proclame le slogan, c'est-à-dire sans
pages mode, people, maquillage, ni photos
photoshopées, et avec des articles de plu-
sieurs pages ! Autant dire un véritable ovni au
milieu des « Grazia », « Be », « Envy », les
derniers-nés de la presse magazine féminine.
Pour 4,90 euros, la lectrice a droit à une cen-
taine de pages au contenu radicalement diffé-
rent, avec des rubriques drolatiques comme
«On nous prend pour des quiches», qui
pointe les travers du sexisme ordinaire, ou
«La cabine d'effeuillage », où un homme
se met à nu... Dans le numéro de novem-
bre, un édito sur les retraites, une grande
enquête sur la peine de mort, un dossier
sur les cheveux, un portrait d'une mili-
tante antinucléaire ou un faux roman-
photo, le tout écrit dans un ton décalé,
«féministe sans être militant, léger mais
pas futile, selon les deux rédactrices en
chef, Bérangère Portalier et Liliane
Roudière. Nous n'avons pas la préten-
tion de dire aux femmes comment s'ha-
biller ou quoi penser, nous ne sommes
pas faiseurs de tendances mais journa-
listes. Avec “Causette”, nous souhai-
tons opérer un retour au réel». Des
récits donc... Longs. Illustrés. Un
petit quelque chose de la revue
«XXI» à la sauce féministe. Et le
plus beau, c'est que ça marche : en un an et
demi, «Causette» est parvenu à s'imposer
vaille que vaille sous le nez des «Vogue»,
«Elle» et «Marie Claire» historiques, avec
20 O00 exemplaires vendus en kiosque en sep-
tembre (trois fois plus qu'au printemps der-
nier). Pas mal pour un magazine sur lequel
personne n'a misé un kopeck !
L'idée vient du pari fou d'un jeune journa-
liste de 29 ans, Grégory Lassus-Debat, un
temps pigiste à « Charlie Hebdo ». «Je voulais
créer un magazine féminin qui s'adresse aux
femmes telles qu'elles sont et non pas telles que
la société de consommation les rêve.» Il écrit

110 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

alors un texte-fleuve sur la lectrice fantas-
mée de « Causette » : « Une femme un peu
rock'n'roll, qui aime bien déconner autour
d'une table avec ses copines, tout en ma-
tant le serveur et en refaisant le monde.
Une fille curieuse, touche-à-tout, rigolote,
qui s'assume sans être bégueule. Une pe-
tite Cosette qui aurait grandi, fait des
études, et qui serait revenue taper un
brin de causette à ses copines restées au
village » On cherche des icônes. Il ré-
fléchit. Feuillette quelques numéros du
magazine qui traînent : « “Causette”,
c'est cette vieille dame qui pose nue,
c'est cette prostituée, c'est Florence
Aubenas aussi.» Mme Personne et
Mme Tout-le-Monde à la fois. Des filles
de 17 à 77 ans, blondes, brunes, gros-
ses ou maigres. Ni intellos, ni bobos, ni
branchées. «En bref la copine du coin, la voi-
sine, ta sœur, ta mère, ou la collègue du bu-
reau. » Ainsi résumée par Grégory, sa prose
déchaîne les passions. « Toutes les filles à qui
j'avais envoyé mon texte me disaient : “j'ai
l'impression que tu parles de moi !” »

Pro du système D

Convaincu que la cible existe, Grégory
zappe l'étude de marché et se lance dans la
bataille. Las. Les banques lui rient au nez, les
annonceurs sont aux abonnés absents. « Créer
un féminin à la ligne éditoriale nébuleuse en
plein marasme économique, c'était de la folie
pure et simple. » Avec l'un de ses amis,
Gilles Bonjour, ils puisent dans leurs de-
niers personnels et mettent 90000 euros
dans l'aventure. En mars 2009, le premier
numéro de « Causette » est en kiosque. En
couverture, une rousse hilare montre ses
seins à un CRS au milieu d'une manif
étudiante, «un pastiche de la célèbre
photo de Daniel Cohn-Bendit en mai 68
qui définissait bien l'état d'esprit du
mag, à la fois mutin et iconoclaste»,
raconte-t-il. Près de 10 000 numéros
sont vendus. Depuis, miraculeusement,
«Causette» poursuit son existence.
«Chaque numéro, on se disait que ce
serait le dernier et puis, finalement, on
arrivait à sortir le prochain, même

