la « méchanceté » du trait en fait paradoxalement un
proche de Jacques Tati, qu'il a bien connu, ou de
Charles Trenet, dont il vénère les chansons.
Un tiers de cruauté, deux tiers de sentimentalisme?
«Gentil», Cabu, avec sa coupe au bol, ses petites
lunettes rondes, ses chemises à carreaux et ses pan-
talons de velours, frère jumeau du Grand Duduche,
ado fleur bleue, écolo-pacifiste, amoureux maladroit
de la fille du proviseur et héros de ses premiers
albums ? la trajectoire de cet esprit libre, né il y a déjà
72 ans à Châlonsen-Champagne, raconte le contraire.
De l'« Union de Reims » à «Pilote» en passant par
« Hara Kiri » auquel il collabore dès le premier
numéro, sous la baguette de Cavanna, en compagnie
de Topor, Reiser et Wolinski, ce rejeton d'un ingénieur
des « Gadz'Arts » qui n'a «jamais cru qu'on puisse
vivre en dessinant des petits Mickey » est fondamen-
talement subversif. Allergique aux deux piliers de
l'ordre bourgeois, les curés et l'armée. L'armée parce
que ses vingt-sept mois en Algérie, au 9e zouaves, l'ont
confronté à l'« adjudant Kronenbourg », son premier
personnage, «saoul à 9 heures du matin mais avec
droit de vie et de mort sur les appelés ». Les curés — à
l'exception de l'abbé Pierre — parce qu'ils sont, pour
lui, la métaphore de l'hypocrisie et du ridicule.
Au fil des ans, ces deux cibles ont « rapetissé au la-
vage ». Mais violence, racisme et sectarisme — avatars
de l'intolérance — prospèrent. Avec peut-être moins
d'adjudants Kronenbourg. Mais plus de « beaufs » (un
autre de ses archétypes) et d'ayatollahs. «A bas les
cons!» Adversaire déclaré des punks, graffeurs, bikers
et autres pollueurs, impitoyable avec la bêtise et la
boursouflure, convaincu que rien n'est sacré, « du haut
jusqu'en bas», Cabu n'épargne personne, même s'il se
donne avant tout comme objectif de «faire rire».
« L'enfer » de son anthologie et son florilège de dessins
érotiques ou « sacrilèges » convaincront les sceptiques.
Cette rage n'exclut pas la nostalgie. Sa détestation des
clichés de la modernité nourrit ainsi le regret d'un
temps où la ville n'écrasait pas les piétons, où les big
bands faisaient jazzer les mélomanes, où les terrasses
de café, préservées de la pollution, étaient encore un
lieu de sociabilité. Dans son village de Saint-Germain
envahi par les marchands de frusques et les pizzas,
Cabu le provincial politiquement incorrect devra-t-il
faire retraite dans le périmètre Deux Magots-Caveau
de l'Abbaye et Brasserie Lipp, l'écosystème où il se
sent à l'aise ? «Hormis quatre ou cinq jours à Venise,
Prague ou le Festival d'Aix, les vacances m'ennuient.
D'ailleurs je ne saurais pas quoi faire sur une plage,
sauf du dessin », explique en souriant cet amoureux
de Count Basie et d'Ernst Lubitsch, qui a pourtant
parcouru la Chine, le Japon ou les Etats-Unis pour
faire du dessin-journalisme avec les meilleures
plumes de la presse. Il montre sa carte des Amis du
Louvre, évoque avec émotion les dessins de
Rembrandt et de Toulouse-Lautrec, explique qu'il va
de temps à autre à la Grande Chaumière «faire du
nu», pour garder la main. Mais sa passion pour le
dessin de presse lui assure depuis longtemps l'éternité
où il rejoindra ses dieux, Ronald Searle, Sempé et
Rainer Hachfeld. J.-G. F.

Roblin

BRÈVE RENCONTRE AVEC...

Pascal Nègre
Profession producteur


Un bureau au fond
d'un couloir avec,
sur les murs, des
dizaines de disques
d'or. C'est l'antre
du surpuissant
Pascal Nègre,
49 ans, président
d'Universal, qui
vient d'écrire « Sans
contrefaçon» (Fayard), un livre
destiné à ceux qui s'intéressent
à l'industrie du disque vue
de l'intérieur — un milieu qu'il
fréquente depuis vingt-cinq ans.
Ce grand patron évoque les aléas
de son métier quand il s'agit
d'affronter la crise, de gérer
le cas Cantat ou son divorce
avec Hallyday.

A qui votre livre s'adresse-t-il ?
Beaucoup de théories de ce livre s'ap-
pliquent aussi à des domaines voisins. A
commencer par la théorie du restaurant
vietnamien. Internet a été l'objet de bien
des fantasmes : il offrirait l'embarras
du choix. Finalement les gens téléchar-
gent le plus souvent les vingt premiers
disques du classement. Comme au res-
taurant vietnamien : on vous propose
cent cinquante plats, mais vous com-
mandez toujours des nems car vous
vous méfiez des ailerons de requin.
Vous écrivez : «Rendre des contrats
est aussi naturel que d'en conclure. »
Chaque fois que je signe un contrat, j'en
rends un afin que la maison ait toujours
le même nombre d'artistes. Depuis la
crise, nous avons peu réduit le nombre
d'artistes, alors que d'autres ont divisé
leur effectif par deux. Rendre un contrat
est la chose la plus difficile qui soit, mais
un artiste n'est jamais fini. Nous ne nous
séparons de lui que si nous pensons ne
pas pouvoir l'emmener plus loin.

Vous comparez Zazie à Barbara !
Le lien, c'est l'omniprésence de l'absence.
Barbara attend quelqu'un, il vient de
partir, il lui manque. Même si elle n'em-
ploie pas les mêmes mots, Zazie est aussi
dans le manque, l'attente, la solitude.
Ne retrouve-t-on pas davantage la
patte de Barbara chez Carla Bruni?
Elle l'a beaucoup écoutée...
Si elle frappait à votre
porte pour son prochain
album...
Nous sommes bien élevés
ici, on ne laisse pas les
dames dehors ! Plus sérieu-
sement, on la prendrait car
elle a une écriture. Or on ne
fait pas une carrière en
France sans avoir de style.
Vous « gérez » le cas Bertrand Cantat.
Pensez-vous qu'il doive revenir ?
Je trouve naturel qu'il se remette à créer
et qu'il sorte un album avec son groupe.
Noir Désir est une entité qui va renaître.
Bertrand a refait de la scène, ce qui est
formidable et, d'après les échos que j'en
ai, il y a pris du plaisir. Par ailleurs le
groupe travaille à de nouvelles créations.
Qui sera votre successeur ?
Je suis là jusqu'en 2015 ! Quel sera l'état
du marché dans cinq ans, comment
fonctionnera-t-il? Nous avons une ges-
tion du temps qui permet de construire,
d'avoir des visions plutôt à moyen
terme. Comme un jardinier qui plante
ses pépins. Au bout de quelques années,
ses pommiers donneront des pommes.
S'il le fait chaque année, il règle ses pro-
blèmes de court terme par une vision à
moyen terme.
Vous remerciez Jacques Canetti
d'avoir semé en son temps ?
Canetti et d'autres. La première ambi-
tion que j'ai eue en arrivant a été d'enri-
chir ce magnifique répertoire. Mission
accomplie! Ma maison gagne de l'ar-
gent notamment grâce au fonds de ca-
talogue. Mon travail consiste à sortir
des albums qui se vendront dans dix,
vingt ou trente ans. La magie est d'avoir
participé à la création de quelques stan-
dards comme « Allumez le feu» ou
« Marie » avec Johnny.
Finalement Hallyday est-il une grosse
perte pour Universal ?
Ce fut une superbe histoire. Il nous a ap-
porté autant que nous lui avons apporté.
C'est un divorce assumé des deux côtés.
Il a demandé à partir, on aurait pu se
battre pour le retenir, nous ne l'avons
pas fait. Consentement mutuel !
Sophie Delassein

18-24 NOVEMBRE 2010 0 11

