LIVRES

pressante de revenir à la une, au premier
plan. Une autre face du discours, version
trash ou porno chic, à mettre en parallèle avec
le CasseToiPauv-Con présidentiel, comme un
mouchoir tombé par mégarde dans la ronde
des phrases d'un pouvoir rompu aux tech-
niques du jeu de la chandelle (ou storytelling)
et autres manipulations par les mots.

(*) « Photo-photo », Gallimard.

GÉRER
par Claude Arnaud*

Disons « gérer », un mot très pénible à mes
oreilles, trompeté depuis dix ans sur toutes
les antennes, révélateur de l'injonction de-
vant transformer chacun en une microentre-
prise apte à assurer la gestion de ses biens
mais aussi de ses affects, de sa libido et de
son image, de sa production et de sa « com »,
si bien que j'aimerais disposer d'un bref
temps d'antenne pour m'ingérer dans la vie
de tous ces nouveaux gestionnaires, et les
aider à mieux gérer leur digestion et leurs dé-
jections et, plus globalement, à parfaire leur
autogestion — le mot étant pris dans la spirale
marchande d'aujourd'hui, non plus dans le
sens utopique des années 1970, cette époque
ingérable.

(*) « Qu'as-tu fait de tes frères ?», Grasset

IDENTITÉ

par Vassilis Alexakis*

Je retiendrais le mot «identité», qui a
suscité bien des débats et qui me paraît bien
plaisant. Il est en effet amusant d'évoquer
la rencontre de son arrière-grand-père hon-
grois avec sa future femme, une Danoise, sur
un bateau du Bosphore, de rappeler que les
deux tiers des Français ont une origine étran-
gère et que la comtesse de Ségur était née
Rostopchine. De relever que les Trois Mous-

A vous de jouer !

«Le Nouvel Observateur» invite ses
lecteurs à voter, du 18 novembre au
15 décembre 2010, pour l'un des mots
proposés ici. 500 dictionnaires édités par
Le Robert, partenaire
de cet événement, sont
à gagner. Le résultat
final sera commenté
par le lexicologue
Alain Rey et proclamé
sur France-Inter dans le « 7/9 » du week-
end présenté par Fabrice Drouelle et
Patricia Martin. Pour participer, rendez-
vous sur www.BibliObs.com.



122 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

quetaires portent des noms hellénisants, et
que le quatrième, d'Artagnan, a probable-
ment eu un ancêtre arménien. Les questions
sur l'identité sont bienvenues tant qu'on ne
cherche pas à leur trouver une réponse. Les
mots eux-mêmes savent que c'est impossi-
ble : la langue française doit sa richesse à une
centaine d'idiomes étrangers.

(*) «Le Premier Mot», Stock.

INVISIBLE

par Thierry Beinstingel*

Sa faible condition d'adjectif au goût d'ab-
sence le laisse à peine bon pour les romans.
Mais on peut le décliner en différents syno-
nymes, lui associer les «mots sauvages» de
toute une actualité : Roms cachés, manifes-
tants escamotés, femmes voilées, argent dé-
tourné, pouvoir sournois. Il rappelle aussi
«Invisible Man», le roman de Ralph Ellison,
paru en 1952 sur la condition des Noirs et le
racisme. Il paraît que c'est un des livres pré-
férés d'Obama. Et notre président, que lit-il ?
(*) « Retour aux mots sauvages», Fayard.

MAÎTRE D'HÔTEL
par Philippe Vasset*

Le mot de l'année, c'est évidemment « maî-
tre d'hôtel » : le feuilleton Bettencourt a fait
ressortir des romans du début du XXe siècle
tout un lexique oublié : «femme de cham-
bre », «secrétaire particulier», « gouver-
nante »... Ce vocabulaire suranné rend tota-
lement irréel les péripéties de l'affrontement
entre Liliane Bettencourt et sa fille Françoise
Bettencourt-Meyers : on en suit les épisodes
comme on feuillette, à la plage, un vieil
Agatha Christie, revenant régulièrement en
arrière pour se remémorer les noms des prin-
cipaux personnages et leurs motivations
réciproques.

(*) «journal intime d'une prédatrice », Fayard

NETTOYAGE (ETHNIQUE)

par Antoine Volodine*

Pendant tout l'été 2010, le terme n'a pas été
employé, à notre connaissance. Personne ne
s'est aventuré sur le mot, quelle que soit la
couleur politique des intervenants en France
ou dans la communauté internationale. Mais
nous, nous y pensions. Personne n'a repris
l'expression, alors que les CRS démantelaient
les campements au milieu des cris, parfois sé-
parant hommes et femmes, puis laissaient la
place aux bulldozers pour raser ce qui sub-
sistait des habitations misérables. On a ex-
pulsé les mendiants roms hors des frontières
et on a donné à ce nettoyage ciblé ethnique-
ment un cadre légal, réglementaire, avec des
circulaires dégueulasses. Car voilà un adjec-
tif qui n'a guère été prononcé, lui non plus,
alors que, nous, nous y pensions. Un net-
toyage dégueulasse.

(*) «Écrivains», Seuil

OUTRANCE
par Fabrice Humbert*

Le mot est « outrance ». Parce qu'il y a trop
de tout : trop d'informations, trop d'ou-
trances verbales, trop d'excès en tous genres,
trop de trop. Syndrome classique de notre
monde, mais on aimerait se débarrasser du
trop et aller vers le dénuement.
(*) «La Fortune de Sila », Le Passage

VOILÀ
par Robert Solé*

C'est un mot à la mode, dont nous ponc-
tuons nos phrases à tout propos, du matin au
soir. La France manque de pétrole, parfois
d'idées, mais des «voilà», elle en a en veux-
tu en voilà.

C'est un tic délicieux, pas lassant du tout.
Alors, voila, il faut le saluer. Ce mot indispen-
sable est prononcé avec une telle spontanéité,
une telle générosité que voila... Béquille ou
bouée, il permet de ne pas terminer ses
phrases, laissant entendre que tout a été dit.
Souvent il permet de ne rien dire. Enfin, voila.
(*) «Une soirée au Caire », Seuil.

ZÉLATEUR
par Mathias Enard*

Partisan, défenseur zélé d'une cause à défi-
nir, cela me semble bien résumer l'année : ces
thuriféraires défendent leur Maître au-delà
du raisonnable, avec un empressement tout
religieux, non dénué, dans le meilleur des cas,
d'une touchante naïveté, voire d'une intéres-
sante mauvaise foi.

(*) «Parle-leur de batailles, de rois et d'élé-
phants», Actes Sud.

ZINZOLIN
par Maylis de Kerangal*

Zinzolin, -ine, adj. et subst. masc. Rebondit
bien et danse pas mal aussi. Inquiétant et
vaguement comique comme la plupart des z
(zébu, Zan, Zorro), il a l'avantage de faire vi-
brer l'exacte couleur du sang séché suintant
de la blessure — par conséquent toujours
d'une grande utilité —, ce violet rougeâtre,
nuancé, délicat, qui teintera également la sur-
face de la Lune lors de la prochaine éclipse de
la planète, prévue en décembre.

(*) Prix Médicis 2010 pour «Naissance d'un
pont», Verticales.

