LIVRES

Entretien avec Marc-Edouard Nabe

« Houellebecq-Despentes,
c'est dramatique »

Retour sur la saison des prix avec le grand perdant du Renaudot, qui ne mâche pas ses mots
sur le milieu littéraire

L'Homme qui arrêta d'écrire » dans
la liste du Renaudot : ce fut la
surprise de la saison des prix. Il
n'avait pourtant rien à y faire : il
est signé Nabe le maudit, et il n'a
pas d'autre éditeur que celui-ci. D'ailleurs,
le prix lui a échappé. Nous avons rencon-
tré l'ancien voisin et frère ennemi de
Michel Houellebecq, l'écrivain qui a touché
70% sur la vente des 5 000 exemplaires de
son livre, l'homme qui, même privé de prix
littéraire, continuera d'écrire.
Le Nouvel Observateur. — Le prix
Renaudot est finalement allé à Virginie
Despentes.
Marc-Edouard Nabe. — C'était écrit : on
s'est servi de la pauvre Virginie pour me
bloquer. Sinistre cuisine des prix... Tant pis
pour le Renaudot, pas pour moi qui ne de-
mandais rien. Franz-Olivier Giesbert, Patrick
Besson et Le Clézio m'ont soutenu. Un prix
Nobel derrière moi, ça suffit à ma joie. Ce fut
une triste journée pour l'anti-édition, mais
pour l'édition aussi. Sacrer le couple Houel-
lebecq-Despentes, c'est dramatique.
N. O. — Qu'appelez-vous l'« anti-édition » ?
M.-E. Nabe. — Remettre l'auteur au centre.
Après avoir été évincé des Editions du Rocher,
je n'avais plus d'argent, plus de portable.
L'alternative, c'était arrêter d'écrire ou écrire
un livre sur un type qui arrête d'écrire. Et
monter une microstructure pour le publier.
Avec Audrey Vernon, on s'est inspirés de
Dostoïevski. Anna Dostoïevski vendait direc-
tement les romans de son mari aux libraires,
quand elle s'est rendu compte qu'il était pau-
vre alors que ses livres se vendaient bien.
N. O. —Au sein du jury Renaudot, on vous a
reproché de court-circuiter les métiers de l'édi-
tion et de la librairie.
M.-E. Nabe. —Je ne fais pas ça contre les li-
braires, même s'ils m'ont boycotté. le livre est
disponible sur internet depuis janvier (1). Ils
pouvaient le demander. La remise est de 20%
et pas de 35, je trouve ça plus juste. S'il y a un
ennemi, c'est l'édition. Le fameux « papa édi-

124 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

Né en 1958 à Marseille, Alain Zannini, dit
Marc-Edouard Nabe, est écrivain et
peintre. On lui doit notamment « Zigzags »,
«je suis mort» ou «Alain Zannini ».

teur » qui dit à l'écrivain ce qu'il doit écrire. Je
n'en ai pas besoin. J'ai mes correctrices, mes
composeurs, mon imprimeur. J'ai eu des pro-
positions, mais je ne retournerai pas dans
l'édition. Ils font trop de mal à la littérature.
N. O. — Votre roman en lui-même est une dé-
claration de divorce. Vous vous en prenez au
milieu littéraire.

M.-E. Nabe. — Les journaux s'attachent à ça
parce que ce sont des gens connus et que je
sais le faire, mais c'est anecdotique. Il y a eu
un gros travail littéraire. J'ai étudié « la Divine
Comédie ». J'ai exploré chaque univers que je
décris. C'est facile de dire que l'art contempo-
rain, c'est de la merde. Mais il faut le prouver.
C'est un livre de rupture, jusque dans le style,
le travail du non-langage. Ce que j'appelle la
sous-écriture. A aucun moment, le narrateur
n'a conscience d'écrire, ou plutôt d'être écrit.
N. O. — On a beaucoup comparé votre roman
à «la Carte et le Territoire».

M.-E. Nabe. — Oui, mais je propose une ana-
lyse. L'art contemporain, par exemple, est
décrit dans toutes ses nuances. Houellebecq,

lui, ne connaît pas le sujet. Il utilise des in-
formations de seconde main — Wikipédia
ou autres. Je me réfère à l'art modeme. Lui,
il est resté au XIXe siècle. Il ne peut pas dé-
noncer les escroqueries de l'art contempo-
rain sans aimer Picasso ou Duchamp.
Moi, c'est l'inverse : c'est parce que je les
adore que je peux critiquer Jeff Koons.
Pas parce que j'aime Rubens. Quand je re-
présente des célébrités, j'écorche les noms,
mais les personnalités sont réelles. Chez
Houellebecq, les personnages n'ont rien à
voir avec leurs modèles. Patrick le Lay est
l'exact inverse de ce qu'il décrit. Beigbeder
aussi, qu'il connaît pourtant intimement.
N. O. — En « n'écrivant pas », comme vous
le dites, vous rejoignez en quelque sorte la
sécheresse de Houellebecq.
M.-E. Nabe. — Lui aussi a changé de style.
Il appelle ça de l'ironie douce. J'y vois de la
sous-écriture. La différence, c'est que je suis
arrivé à cette sous-écriture dans un but roma-
nesque, pour crédibiliser mon narrateur. Lui,
il s'est lissé dans un but mercantile, pour
avoir le Goncourt. C'est étonnant qu'on nous
associe ainsi. Notre ancien voisinage vire au
mythe. Nous avions le même âge, il n'était
rien et j'étais un peu plus. Ça s'est inversé, il
a quitté l'immeuble. Voilà tout.
N. O. — Vous êtes en quelque sorte devenus
des pôles opposés de la vie littéraire...
M.-E. Nabe. — C'est vrai. Il est chez Flam-
marion, il a fait ses entretiens avec Bernard-
Henri Lévy. Notre seul point commun, c'est
d'avoir été détestés. Mais de façons diffé-
rentes : lui, en jouant le jeu du système, et
moi en ne le jouant pas.

Propos recueillis par
DAVID CAVIGLIOLI

Bouet-Sipa

(1) www.marcedouardnabe.com

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sur Bibliobs.

www.nouvelobs.com

