LIVRES i

Mais qui était Calamity jane?

La légende de l'Ouest

Gregory Monro est parti aux Etats-Unis sur les traces de son
idole, et il en a rapporté un livre qui dit enfin la vérité

Calamity Jane. Mémoires de l'Ouest, par
Gregory Monro, Hoëbeke, 120 p., 30 euros.

Ainsi donc, tout était faux. Elle n'a
pas été, pendant des années,
l'éclaireur du général Custer, l'in-
trépide scout du 7e de cavalerie,
n'a pas effectué d'innombrables
et périlleuses missions dans les régions
contrôlées par les Sioux, et n'a pas été, comme
elle le claironnait elle-même, «la cavalière la
plus téméraire et l'une des plus fines gâ-
chettes de l'Ouest». (L'armée, elle s'y glissa
clandestinement en endossant un uniforme
masculin, et en fut vite expulsée.) Son sur-
nom, elle ne le dut pas au capitaine blessé
par des Indiens qu'elle aurait sauvé de la
mort et qui l'eût baptisée « Calamity Jane,
héroïne des plaines », mais aux calamités que
ses excès et son ébriété provoquaient sur son
passage — Jane étant le prénom usuel donné
par les proxénètes aux prostituées. Elle des-
cendit plus de bouteilles de whisky que de ca-
nyons. Elle ne fut pas davantage une bâtis-
seuse de forts, une conductrice de trains, une
chercheuse d'or, une justicière implacable. Si
elle a bien participé aux spectacles de Khol et
Middleton, elle n'a jamais foulé la piste ni été
la vedette du fameux « Wild West Show» de
Buffalo Bill. Enfin, tout porte à croire qu'elle
n'est pas l'auteur des lettres à sa fille Jessie
qui ont tant ajouté à son émouvante gloire.
Car elle ne savait pas écrire.

En fait d'exploits, la vraie Martha Canary
buvait comme un trou, fumait le cigare
comme une locomotive, chiquait comme un
mineur, jurait comme un chasseur de bisons
et se vendait partout comme un camelot. Car
elle sut fort bien, de son vivant, entretenir sa
propre légende, que relayaient aux quatre
coins du pays, dessins et caricatures à l'appui,
les dime novels, ces petits livres de poche à
dix cents. Même la maigre « Autobio-
graphie » qu'elle dicta dans la hâte est pleine
d'inexactitudes et de fanfaronnades : elle
change sa date de naissance, s'attribue des
actes de bravoure imaginaires, s'invente une
épopée. Sensible à sa notoriété grandissante,
elle ne manquait d'ailleurs jamais une occa-
sion de poser devant l'objectif, habillée en

126 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

Photoss Rue des Archives-PVDE/DR

cow-boy, une Winchester à la main, une cein-
ture de cartouches à la taille, et le regard me-
naçant. Bref, elle en rajoutait pour des
Américains qui en redemandaient.

Une sacrée bagarreuse

Certes, tout n'était pas controuvé. La vraie
Calamity Jane était une authentique aventu-
rière, une irréfutable rebelle, une sacrée bagar-
reuse, plus heureuse à cheval qu'à pied, elle
avait appris à manier le pistolet et le lasso, et
elle aimait en effet choquer, par son comporte-

ment, les saintes-nitouches dont l'hypocrisie la
révulsait Mais elle était aussi très généreuse
et serviable, avait la larme facile et elle se dé-
pensa sans compter, dans les années 1878-
1880, pour venir en aide aux victimes de la
variole, à Deadwood. Loin de toute grandilo-
quence, la fin de Martha Canary serre le cœur.
Miséreuse, malade, perpétuellement ivre,
vivant de la charité, répétant son autobiogra-
phie fantasmée à ses rares visiteurs, souvent
condamnée à la prison pour troubles à l'ordre
public, un temps lingère dans un bordel, elle
mourut à l'hôtel d'une inflammation pulmo-
naire et fut enterrée au cimetière de
Deadwood. Sur la pierre tombale, une inscrip-
tion précise qu'elle avait 53 ans. Encore un
mensonge, le dernier. En vérité, elle était âgée
de 47 ans. Le livre que lui consacre le Français
Gregory Monro est édifiant. Réalisateur de
35 ans, fan de Calamity Jane depuis l'enfance,
depuis qu'il a lu « Lucky Luke » et vu les
films de George Sherman et David
Butler, il a rassemblé ici tout ce que,
après dix ans d'enquête aux Etats-Unis,
il a trouvé de ville en ville, photos, affiches,
cartes, fac-similés, archives, témoignages,
journaux, registres de prisons... Mais ce n'est
pas seulement la première biographie d'une
femme qui se refusait à toute biographie,
l'attendrissant album de famille d'une sans-

famille. C'est aussi une étude sur la manière
dont s'est fabriquée et propagée, dans
l'Amérique ultramachiste et puritaine du
XIX° siècle, une incroyable légende. La légende
d'une femme libérée dans un monde
d'hommes, que les cinéastes, les dessinateurs
de BD, les romanciers n'ont eu de cesse, par
la suite, d'élever à la hauteur d'une mytho-
logie, à mi-chemin de Bonnie Parker et de
Simone de Beauvoir. Il était temps d'en
revenir à l'original.

Martha Canary, alias
Calamity jane (photo
de Locke, en 1895). A
droite, devant chez elle.


JÉRÔME GARCIN

