SIRI HUSTVEDT

© Wîti De Tera / Opale

“La force d'un grand écrivain
se mesure à sa capacité d'éveil du lecteur.
On lit La Femme qui tremble les yeux
grands ouverts sur nos propres mystères.”

Evelyne Bloch-Dano, Le Magazine littéraire

“Un texte que Montaigne — lui aussi hanté
par le « Qui suis-je ? » — ne renierait pas.”
Florence Noiville, Le Monde

ACTES SUD

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130 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

LIVRES

De Saint-Simon à Proust

Habillés
pour l'hiver

Le Murmure des tissus, par Elise Galpérine, Editions Nicolas
Chaudun, 180 p., 15 euros.

Depuis le temps qu'on tisse les étoffes, les coupe, les coud,
qu'on porte des vêtements, qu'on nomme la moire et l'an-
drinople, la guimpe et le borsalino, le justaucorps de
Saint-Simon et les passementiers du roi, depuis le temps
qu'on est battu à plate couture, que le débardeur s'appelle marcel, et
que Dollfus, Mieg et Cie se suivent en DMC, que la couturière précède
la générale, c'est comme si le tissu et le vêtement étaient du passé.
Et voilà pourquoi
Elise Galpérine nous a
tricoté un livre qui va
nous tenir chaud.
Non seulement elle
a tout noté, les mots et
les choses, les notions
et les modes, avec cet
esprit vif, piquant et
tout brouillé de nostal-
gie qu'on n'avait pas
revu à l'œuvre depuis
que Colette s'est étein-
te, non seulement elle
a fait ces piles de lin-
ges parfumés qu'on
soulève en souriant, mais de son aiguille sûre et droite elle a croisé
la chaîne des mots avec la trame des êtres. Au milieu de ce souk,
laines et soies, toile de Jouy et velours de Gênes, passent des fan-
tômes bien vivants. Ce sont des extases anciennes, comme dans
Verlaine, ou des rêves éteints. Apparaissent deux robes de chambre
de Sacha Guitry, «lourdes, magnifiques, importantes», la blouse de
nylon de Mouchette où glissent les mottes de terre que lui lancent ses
camarades, et la chemise de Carette, de la même étoffe, qui s'est en-
flammée pendant son sommeil. Passe le verbe bâtir, cette opération
de couture où « tout est encore possible, tout peut encore se rectifier;
l'engloutissement détestable des finitions est encore loin », et aussi les
braies, qui volent au vent quand on est débraillé; passent dans le
champ, en gros plan sépia, « les pieds nus de M* dans des chaussures
de cuir ajouré », ou bien celui-ci qui portait un caban, celui-là qui lui
a indiqué une «boutique d'ouvrage » ; et bien sûr l'ombre glissante
de Marcel Proust, dit justement «le Fantôme», avec sa pelisse de
vigogne et ses plissés Fortuny (une grande robe jaune pour Oriane
de Guermantes, tout un tas de peignoirs et de robes pour Albertine,
qui lui coûtent la peau des fesses). Temps retrouvé? « Votre visage
aura changé, vos cheveux tout à fait blancs, vous serez habillé de
vêtements que je ne connais pas, déjà anciens — et tous les jours
d'ignorance qui se rattraperont jamais. » Ce « déjà anciens», n'est-ce
pas avec de tels mots qu'on appuie où cela fait mal?
Il se trouve sans doute des ouvrages plus complets que celui-ci,
plus encyclopédiques. Mais un livre qui ait plus de charme, non, cela
ne se peut pas. JACQUES DRILLON

Fantuz Olimpio-Sime-Photononstop-AFP

