134 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

LIVRES

Les raisons d'un succès

Effroyables archives

Michel Quint plonge à nouveau dans « la sale histoire
des hommes» et l'époque nazie

Avec des mains cruelles, par Michel
Quint, Joëlle Losfeld, 272 p, 18,50 euros.

On connaît le goût de l'auteur
d'« Effroyables Jardins » pour
l'histoire, et notamment la
Seconde Guerre mondiale.
On apprécie son art de créer
des situations ambiguës, des personnages
complexes. Dans son nouveau roman,
Michel Quint sonde ce «fond de violence et
de barbarie inhérent à l'homme qu'aucune
civilisation ne peut endiguer ». Le livre s'ou-
vre sur une prise d'otages dans un lycée de
Lille. Rop Claassens, un célèbre reporter
d'images, y trouve la mort. Lui qui a passé
sa vie à photographier la souffrance d'au-
trui succombe aux balles d'un légionnaire
déserteur, amant jaloux de Louise, une
jeune élève.
Après le drame, Dom, le patron poète du
bar lillois Dominus Bier rachète la maison
du défunt avec son associée Judith. Dans
une chambre fermée, ils trouvent la preuve
que Rop séquestrait une jeune fille qui
semble n'être jamais sortie des lieux. Avec
Laura, la barmaid qu'il a engagée, une fille
«belle à publier ses heures de sortie dans
la presse», Dom se lance sur les traces de
la disparue. Ensemble, ils trient les papiers
de Claassens. Et tombent sur des docu-
ments qui les font basculer du fait divers à
la grande histoire, des péripéties lilloises
de la bande à Bonnot jusqu'aux exactions
des SS wallons de Léon

Degrelle. Tandis qu'il
convoque les fantômes du
passé, on s'interroge sur
le personnage de Dom, le
barman détective. D'où
lui vient sa passion pour
les archives? Comment
s'est-il enrichi? Quant à
son acolyte, la mysté-
rieuse Laura, est-ce par
hasard si elle a franchi le
seuil du Dominus Bier?
Construit à la manière
d'un puzzle, ce livre est

EN CHIFFRES

Michel Quint a publié une
trentaine de livres. Paru en
2000, « Effroyables jardins »
s'est vendu à 1 million
d'exemplaires, toutes éditions
confondues.Traduit en
20 langues, il a été adapté
au cinéma par jean
Becker. «Avec des mains
cruelles» a été tiré à
18 000 exemplaires.

un labyrinthe dans lequel on progresse à
l'aveuglette. Comme ses héros tâtonnent la
nuit dans les ruelles de Lille. L'intrigue
policière est prétexte à un retour sur un siè-
cle d'idéologie européenne : des pacifistes
de la Belle Epoque tombés dans le bandi-
tisme aux kamikazes d'aujourd'hui, des
doctrinaires nazis aux nostalgiques néo-
rexistes. Michel Quint rassemble des frag-
ments de la «sale histoire des hommes» et
reconstitue l'histoire de personnages mar-
qués par des legs familiaux nauséeux.
Pourtant, chez lui, la noirceur laisse tou-
jours la place à des lueurs d'espoir. Même
si ces étincelles qui jaillissent tournent par-
fois à l'incendie. Rop, pessimiste radical,
qui s'acharne à fouiller les entrailles du

mal, finit par trouver son
salut avant de s'écrouler.
Pour tempérer le déses-
poir et la rage qui habi-
tent ce livre, l'auteur a
recours à l'humour, seul
remède à l'angoisse et à
la fatalité. Car, comme le
dit Rop «face à l'histoire
qui va, on est tous des
types accoudés au zinc».
Michel Quint a écrit un
grand livre, sans doute
son meilleur.

Claire Julliard

Ulf Andersen-Sipa

