RETOUR SUR LE GRAND LOUVRE
Jack Lang :« Il fallait travailler vite »

Le Nouvel Observateur. — Lorsque l'on lit votre
livre, la première chose qui frappe le lecteur d'au-
jourd'hui, c'est la rapidité avec laquelle l'idée du Grand
Louvre est mise en chantier. Pourquoi cette célérité ?
Jack Lang. — Nous étions hantés par l'idée que la
gauche avait, par le passé, toujours gouverné peu de
temps. Il nous fallait donc travailler vite, dur, intensé-
ment. Comme je le rappelle dans mon livre, dès les pre-
mières semaines, des décisions importantes sont prises : j'obtiens
de doubler le budget de la Culture, la loi sur le prix unique du livre
est votée dès juillet 1981. Et le même mois, François Mitterrand me
donne son feu vert pour le Louvre. Dès 1982-1983, le chantier s'ou-
vre sous l'impulsion d'Emile Biasini. A l'époque, la plupart des
musées sont poussiéreux et le Louvre lui-même offre de l'extérieur
une image déplorable, sa cour Napoléon sert de dépotoir! Choisir
le Louvre était un geste fort. On sait la passion qu'avait François
Mitterrand pour l'art et la culture. On sait aussi qu'il avait le désir
de marquer son septennat.

N. O. — Comme vous le racontez, les polémiques qui vont accom-
pagner la naissance de ce projet sont nombreuses. Est-ce que vous
vous y attendiez ?

J. Lang. — Pour être honnête, je ne m'y attendais pas. Des polé-
miques, j'en avais déjà vécu lorsque j'étais à la tête du festival de
théâtre de Nancy où se produisaient lors de chaque édition de
véritables batailles d'Hernani ! Là, j'ai été surpris par leur virulence.

Mais je suis entêté, obstiné. François Mitterrand n'a pas
davantage flanché, il est resté impavide.

N. O. — En vous lisant, on a le sentiment que vous êtes
devenu un véritable militant du Louvre puisque vous
défendez encore aujourd'hui tous ses projets.

J. Lang. — Comment ne serais-je pas enthousiaste ? C'est
un bonheur de voir que cette idée, lancée en 1981, n'a
cessé de se transformer, de se métamorphoser. Son
exemple a fait école dans le monde entier. En 2012, grâce à l'élan
donné par Henri Loyrette et Daniel Percheron, le Louvre-Lens
ouvrira ses portes, puis ce sera le Louvre à Abu Dhabi et l'on verra
peut-être la naissanœ d'une Cité du Louvre à Créteil. Là encore, les
polémiques n'ont pas manqué. Mieux vaut cela que l'immobilisme !
N. O. — Y a-t-il un projet dont vous regrettez qu'il n'ait pas vu
le jour ?

J. Lang. — Il y en a au moins un. Je l'avais un peu pompeusement
baptisé Palais de l'Image et du Cinéma. Il aurait abrité, au Palais
de Tokyo, la Cinémathèque française, la bibliothèque du cinéma,
l'école du cinéma et le Centre national de la Photographie de
Robert Delpire. C'eût été une réalisation unique au monde. Mes suc-
cesseurs ont cru bon d'y renoncer. Dans le pays qui a vu naître
Daguerre et les frères Lumière, quelle cécité!

Propos recueillis par B. G.

«Les Batailles du Grand Louvre », par Jack Lang, RMN, 264 p.,
15 euros.

Zak Brian/Sipa

(qui, à l'époque, sert de parking !), pas question
d'y déployer ces colonnes « ridicules » rayées de
noir et de blanc. Pétitions, rassemblements,
actions juridiques : les opposants montent à
l'assaut de la «dernière lubie de jack Lang»
cependant qu'en 1986 les défenseurs du projet
(dont les travaux venaient d'étre suspendus)
publient dans le magazine «Globe» un
«Manifeste du 17 mars » pour dénoncer « l'in-
jure faite à Buren ». Le 20 juillet 1986, le public
découvre son œuvre «les Deux Plateaux».

En 2010

Le 8 janvier 2010, Frédéric Mitterrand, minis-
tre de la Culture, inaugure « les Deux pla-
teaux », en présence de Jack Lang, Jacques
Toubon, Catherine Tasca. Il était temps! En
1986, aucune cérémonie n'avait été organisée.
Mais une autre bataille a vu le jour. En 2007,
Daniel Buren accuse l'Etat d'avoir laissé dépé-
rir son œuvre et menace de la faire démonter.
Christine Albanel, alors ministre de la
Culture, accepte de dégager les crédits néces-

saires à la rénovation. Deux ans plus tard,
l'ensemble de l'œuvre, tant en surface que
dans le sous-sol, apparaît au regard, presque
flambant neuf, pour le plus grand plaisir des
promeneurs. Un ouvrage («Histoire du
Palais-Royal. Les Deux Plateaux. Daniel
Buren», Actes Sud) vient d'étre publié, qui
retrace cette histoire dont le dénouement est
heureux puisque l'œuvre de Daniel Buren a
été classée, in situ, monument historique...

BERNARD GÉNIÈS

18-24 NOVEMBRE 2010 0 139

