ARTS SPECTACLES

Rencontre avec le philosophe

Alain Badiou fait
son cinéma

Un livre réunit les chroniques consacrées au cinéma par l'auteur
de « De quoi Sarkozy est-il le nom?». Interview sceptique

Cinéma, par Alain Badiou, textes rassemblés
et présentés par Antoine de Baecque, Nova
Editions, 420 p., 25 euros.

En lisant «Cinéma» d'Alain
Badiou, recueil d'articles et de
textes de séminaires (1957-2010),
on a parfois l'impression de revenir
en arrière : la pensée critique n'a-t-
elle donc pas évolué, dans le domaine du
cinéma ? Le 7e art est-il un sujet sur lequel les
philosophes achoppent ? Réponses.
Le Nouvel Observateur. — Certains des
articles de ce volume sont très dépassés.
Pourquoi les republier aujourd'hui ?
Alain Badiou. —Je n'ai jamais eu le projet de
faire un livre sur le cinéma. Ce sont des arti-
cles écrits â la diable, de façon capricieuse, et
je vous accorde qu'il y a des choses dépassées
ou inutiles...
N. O. — Oui, mais dans votre séminaire de
2003, dont le texte figure dans le livre, vous
dites que le cinéma est un art impur, un art de
la synthèse, peinture, littérature, théâtre,
 Or Ricciotto Canudo avait déjà
théorisé tout cela en 1921 !
A. Badiou. — Oui, mais ça, on ne peut pas
dire que c'est dépassé. Ça peut vouloir dire
que c'est vrai !
N. O. — Quand vous dites que le cinéma est

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140 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

(peut-être) un double du réel, je regrette, mais
je ne suis absolument pas d'accord.
A. Badiou. —J'ai dit ça, moi?
N. O. — Oui, page 335.
A. Badiou. — Ça m'étonne, parce que ce n'est
pas ce que je pense. Non. Le cinéma ne peut
pas être à la fois une synthèse des autres arts
et un double du réel, c'est contradictoire. Le
cinéma est une construction artificielle,
j'insiste beaucoup lâ-dessus.
N. O. — Vous consacrez un article assez admi-
ratif au «Diable probablement», de Robert
Bresson, et â son «cinéma des signes, des ap-
pels, des jalons», alors que c'est un nanar
total.

A. Badiou. — C'est un article sceptique.
N. O. — Mais empreint de révérence.

A. Badiou. — A l'époque, en 1978, j'avais
beaucoup aimé Bresson. Maintenant, je
réévalue.

N. O. — Par exemple?

A. Badiou. —J'ai revu « le Rideau cramoisi»
d'Alexandre Astruc, et je me suis dit:
« Comment ai-je pu aimer cela ? »

N. O. — Vous avez des égarements. Vous défen-
dez les films de Straub & Huillet

A. Badiou. — Je les tenais en haute estime,
mais ce n'est pas du tout paradigmatique...
N. O. —Euh... Ah non ?

A. Badiou. — Straub, ce n'est pas matriciel. Je
tiens ces films en estime pour leur projet, pas
pour leur résultat. Il m'est arrivé d'en dire un
peu de mal, notamment avec Jacques
Rancière.

N. O. — C'est du cinéma très emmerdant,
quand même.

A. Badiou. — Quelquefois, il y a des figures...
Un film comme «Fortini/Cani » n'est pas
regardable, oui. Il y a une espèce d'héroïsme
ascétique, chez Straub, une sorte de rigidité
allemande qui me touche, une obstination,
mais «Moïse et Aaron», ça n'est pas trop
mal.

N. O. — Dans la réévaluation des films, ce qui
surnage, pour les meilleurs, c'est la grâce.
C'est un mot qui revient souvent sous votre
plume, d'ailleurs...

Né à Rabat (Maroc), en 1937, Alain Badiou
est philosophe, auteur de « l'Etre et
l'Evénement » (1988), professeur à
l'Ecole normale supérieure et directeur
de programme au Collège international
de Philosophie.

A. Badiou. — La grâce, c'est tout â fait vrai.
N. O. — Prenons Godard. «A bout de souflle »
possède la grâce. «Alphaville » n'est que bête.
A. Badiou. — C'est vrai. Il y a des choses dont
la stupidité requiert un temps pour émerger.
Qu'est ce qui fait que... cette grâce existe?
Est-elle invariante ? Comment la repérer ? Par
le plaisir que j'éprouve ?
N. O. — Le plaisir est-il la seule mesure d'une
œuvre d'art ?
A. Badiou. — Je pense que oui, au risque
d'être à contre-courant de tous les avant-
gardistes. Il y a une disposition à plaire, et
nous avons un rapport d'affect.
N. O. — Quel est votre panthéon personnel?
A. Badiou. — Chaplin, John Ford, Murnau.
Un ou deux Godard. Tarkovski, aussi.
Michael Powell...
N. O. — Vous abordez dans votre livre la ques-
tion du cinéma comme arme de changement
du monde, c'est toujours valable?
A. Badiou. — C'est devenu une arme un peu
molle. Il y avait, autrefois, des militants du
cinéma, et aussi des militants politiques. Je
crains que la dimension combattante du
cinéma n'ait un peu disparu. Le cinéma d'au-
jourd'hui est essentiellement pompier.
N. O. — la philosophie d'aujourd'hui aussi.
A. Badiou. — Oh, vous savez, la philoso-
phie... La philosophie pompier fait moins de
dégâts que le cinéma pompier.
Propos recueillis par
FRANÇOIS FORESTIER
Lire la version complète de cet entretien sur : BibliObs.com

Pascal Bastien-fedephoto

