[AIR DU TEMPS]

l'avant-crise de 2008. Avant que la spécula-
tion immobilière et financière ne conduise le
pays au bord de la faillite. Depuis, Dubaï la
délirante a changé de cap. Elle se rêve en des-
tination shopping et lieu de Villégiature. Non
seulement pour les riches voisins saoudiens,
koweitiens ou même iraniens, mais aussi
pour les Indiens, les Russes et les Chinois,
plus mobiles depuis les accords bilatéraux
sur les visas.
«La nécessité de bâtir la civilisation de
l après-pétrole s'est imposée à Dubaï compte
tenu de l'épuisement des stocks », résume
Pascal Maignez, directeur du DTCM
(Département Tourisme, Commerce et
Marketing). S'inspirant des exemples de
Hongkong et de Singapour, Dubaï, port de
commerce historique, s'est transformé en
nœud d'échanges commerciaux. Son grand
rival ? La Chine tout entière.
Mais en misant sur le commerce, la ville n'a
pas tiré les leçons du passé. « De 2003 à 2008,
les centres commerciaux ont ouvert partout.
Tout le monde s'est lancé dans la distribution.
La crise de 2008 a entraîné beaucoup de fer-
metures et de rachats. Seuls les plus solides
ont tenu », explique un expert Par 38° en oc-
tobre, pas étonnant que ces malls (centres
commerciaux) géants, qui quadrillent la ville,
deviennent les nouveaux souks du XXI° siè-
cle. Femmes voilées accessoirisées de colifi-
chets tape-à-l'œil, Russes folles de conso et de
logos et couples de Libanais installés dans la
ville depuis une dizaine d'années y déambu-
lent, y font du shopping, vont au cinéma, s'y
rencontrent Les plus aisés prennent un thé
glacé au Café Fauchon, les classes moyennes
locales (agents de maîtrise ou employés du
tertiaire), une collation chez le boulanger Paul.
Maha, une Libanaise de 40 ans épouse d'un fi-
nancier, fréquente quotidiennement le Mall of
Emirates. «j'emmène mon fils au cours de
hip-hop, je donne rendez-vous à des amies, ma
fille de 4 ans y prend des leçons de ski avant
nos Vacances en Suisse.» Sur des écrans
vidéo, des mannequins se déhanchent avec le
slogan « Paris Fashion Capital, Dubaï
Fashion Capital». Le luxe ne s'est jamais
aussi bien porté que ces cinq dernières an-
nées. La boutique Vuitton doublera bientôt sa
surface, pour atteindre les 600 m2. Cartier,
Christian Louboutin ou Bottega Veneta ont re-
joint il y a deux mois une quarantaine d'au-
tres marques de luxe. Au Dubaï Mall, sur la
« fashion avenue», le Comité Colbert (repré-

Surgie du désert. la ville-bijou

UNE TERRE PROMISE
QUI A ENCORE
BESOIN DE MÛRIR

sentant le patrimoine des grandes maisons
françaises) a récemment organisé un événe-
ment autour des objets icônes du luxe made
in France. Tous les grands magasins inter-
nationaux ont également ouvert en ville :
les Galeries Lafayette, Harvey Nichols,
Bloomingdales. Même les marques moins
chères comme H&M, Zara et Mango sont là,
visant une clientèle moyen de gamme, des
expatriés occidentaux aux petits employés
philippins ayant progressé dans leurs en-
treprises. Mais c'est dans quelques concept
stores pointus que se fait la mode à Dubaï.
Chaque style a son temple. Cela va de la
branchée « Boutique 1 » (Phillip Lim,
Alexander Wang, Rupert Sanderson) au
bobo « Sauce » (Manoush et marques locales
chics comme les bijoux de Nadine Kanso ou
les T-shirts brodés Sugar Vintage) en pas-
sant par l'intello « If Boutique » (Yohji
Yamamoto, Zucca ou Comme des Garçons).
Sans compter « L'Etoile », de la mythique
Libanaise Ingie Chaloub, avec sa déco en
feuille d'or signée Jacques Garcia. Elle y
vend Alaïa, Chanel, Dior et sa propre
marque réalisée avec des petites mains dé-
bauchées dans les grandes maisons. Forts de
leur expérience parisienne, les promoteurs du
salon de prêt-à-porter Who's Next/Première



Classe ont organisé, pour la deuxième année,
les Middle East Fashion Days, salon de défi-
lés pour les créateurs locaux (comme la
marque DAS collection qui revisite les abayas
en version branchée) et lieu de rencontre entre
marques et acheteurs de la région. Car cette
profusion de façade ne dit rien de la réalité.
Dubaï se pose en terre promise mais elle n'est
pas facile d'accès. Les marques doivent for-
cément passer par des agents locaux, vérita-
bles intermédiaires à qui elles délèguent le
soin d'ouvrir leurs boutiques. Ces «parte
naires » tiennent le marché. La plus connue,
Ingie Chaloub, travaille avec son mari qui re-
présente des griffes aussi diverses que Chanel,
Antik Batik et même la quasi-totalité des mai-
sons du groupe LVMH.

De l'avis des spécialistes, le secteur a encore
besoin de mûrir. Ainsi, une échappée à
l'Outlet Mall, à une demi-heure du centre, per-
met de jauger l'ampleur des stocks non écou-
lés. Y compris dans le luxe. C'est une aubaine
pour les shoppeuses occidentales, mais aussi
un baromètre de la persistante folie des gran-
deurs des acheteurs. «Dubaï n'est qu'une lo-
comotive. Derrière, Beyrouth, le Koweit,
Oman s'éveillent à la mode. Tous les ingré-
dients sont là pour que les boutiques multi-
marques montent en gamme et que les
créateurs locaux se professionnalisent», ana-
lyse Frédéric de Villeneuve, promoteur du
salon Middle East Fashion Days. Pour que
Dubaï, capitale de la mode, soit plus qu'un
rêve. CÉLINE CABOURG

18-24 NOVEMBRE 2010 0 149

Giovanni Simeone/Photononstop

