EN COUVERTURE

Des statistiques suspectes

Au fond, le crime se pose-t-il vraiment en
équation? C'est la doctrine de la Place-
Beauvau depuis huit ans. Mais la hiérarchie
policière garde beaucoup de latitude pour plier
les chiffres à ses désirs. Le soupçon de manipu-
lation pèse sur les résultats de 2009, par exem-
ple : après un très mauvais début d'année, le
nombre de crimes et délits s'est finalement af-
fiché en baisse en fin d'exercice. L'explication ?
Une baisse drastique des infractions révélées
par l'activité des services (Iras), ces délits sans
victimes pour lesquels il n'y a pas de plai-
gnants, comme les infractions à la législation
sur les stupéfiants ou à la police des étrangers.
Les forces de l'ordre ont-elles levé le pied
sciemment? Pour Laurent Mucchielli, socio-
logue au CNRS, pas de doute : «Les policiers
et les gendarmes ont reçu l'ordre de faire bais-
ser les chiffres pour permettre au gouverne-
ment et au président de ne pas afficher un bilan
négatif.» Détourner les yeux d'un sans-papiers
ou d'un fumeur de joint fait effectivement mé-
caniquement baisser le chiffre total de la délin-
quance. La manip est démentie par l'équipe
Hortefeux qui explique cette évolution par une
action plus ciblée des forces de l'ordre. «Dans
la lutte contre les trafics de drogue, par exem-
ple, les forces de sécurité se mobilisent sur l'éra-
dication des trafics, alors que la seule
répression du simple usage ferait, elle, monter
les indices d'activité! », expliquent les collabo-
rateurs du ministre.

De moins en moins de policiers

Ici, les chiffres sont difficilement contes-
tables : entre juillet 2009 et juillet 2010, les ef-
fectifs réels de la Police nationale ont diminué
de 2 603 personnes, ramenant le nombre total
de policiers en service dans l'Hexagone à
141 879. Légèrement moins qu'en 2001, un an
avant que Nicolas Sarkozy ne devienne le
premier flic de France. Même les policiers de
la sécurité publique, «les bleus», ceux que

Jean-Pierre Rey-fedephoto

Que fait la police ?

Nombre de faits constatés
d'atteintes aux biens sur 12 mois

2 750 000
2 500 000
2 250 000
2 000 000
1 750 000
1 500 000
1 250 000
1 000 000
750 000
500 000
250 000
0

Nombre de faits constatés d'atteintes
volontaires à l'intégrité physique sur 12 mois

450 000
400 000
350 000
300 000
250 000
200 000
150 000
100 000
50 000
0

Nombre d'escroqueries et d'infractions
économiques et financières sur 12 mois

400 000
350 000
300 000
250 000
200 000
150 000
100 000
50 000
0

Source : Etat 4001 mensuel, DCPJ. Révision à partir
de l'Etat 4001 annuel, ONDRP.

l'on voit dans les rues ainsi que les CRS per-
dent quelques centaines de fonctionnaires ac-
tifs chaque année depuis trois ans.

Nicolas Sarkozy a-t-il abandonné sa chère
police depuis qu'il a accédé à la magistrature
suprême en 2007? Dans tous les cas, la révi-
sion générale des politiques publiques, la cure
d'amaigrissement de tous les services de
l'Etat lancée par le président pour améliorer
les finances publiques n'a pas épargné son
ministère préféré. Face à la baisse des effec-
tifs, la Place-Beauvau tente de s'adapter. Et de
promettre: « Il y aura, en 2011, autant de po-
liciers et de gendarmes sur le terrain qu'en
2010.»




Les hésitations de la police
de proximité

En février 2003, lors d'un déplacement à
Toulouse, devant les caméras de télévision,
Nicolas Sarkozy, dans une colère froide, s'en
prend au laxisme d'une police «qui n'est pas
là pour organiser des matchs de rugby mais
pour arrêter les délinquants ». C'en est fini de
la doctrine de « police de proximité » qui inci-
tait les policiers à fraterniser avec la popula-
tion. Place à la police d'interpellation où l'on
met d'abord en garde à vue avant de discuter.
Mais, après le transfert réussi de Nicolas
Sarkozy à l'Elysée, Michèle Alliot-Marie, qui
lui a succédé Place-Beauvau, lance les unités
territoriales de quartier (Uteq), des policiers
patrouillant dans les quartiers difficiles et
cherchant à regagner la confance de la popu-
lation. Ainsi, à défaut d'organiser des matchs
de foot avec les jeunes, les Uteq sont bel et
bien conçues comme une police de proximité
« new look ». Depuis qu'il est devenu premier
flic de France, Brice Hortefeux y voit même
un outil efficace pour faire baisser la délin-
quance de 10% à 20%. Seulement voilà, sur
les 100 unités prévues au départ, seules 34 ont
vu le jour jusqu'ici, faute de moyens.

De l'aveu à la preuve ?

Depuis 2002, tout se passe comme si la po-
lice ne devait plus seulement être efficace.
Elle doit être carrément infaillible. Aux dé-
ductions pifométriques de la police judiciaire
à la Maigret amenant les coupables à avouer
leurs crimes, la Place-Beauvau préfère les
« experts » en combinaison blanche déni-
chant des preuves matérielles sur le terrain.
L'effort est donc mis sur la police technique et
scientifique (PTS), un des rares corps du
ministère de l'Intérieur à voir ses effectifs
gonfler, même en période de sécheresse bud-
gétaire. Depuis 2005, leur nombre a doublé. Et
pour cause : le ministère de l'Intérieur estime
qu'ils sont efficaces, lorsqu'ils interviennent,
dans 8 enquêtes sur 10, et dans 6 cambrio-
lages sur 10.

En bon élève de son mentor Sarkozy, Brice
Hortefeux veut donc voir ses « experts » inter-
venir partout : dans 100% des cambriolages
et des voitures volées retrouvées notamment.
La police de Sarkozy mise donc beaucoup sur
le fichage tous azimuts. Le tournant est sur-
tout spectaculaire dans la génétique. Créé en
1998 pour recenser les délinquants sexuels, le
Fichier national automatisé des Empreintes
génétiques (Fnaeg) avait été élargi une pre-
mière fois, par la gauche, à tous les criminels.
Mais seuls les individus condamnés inté-
graient le fichier.

Jean Pierre Rey

l6 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

