EN COUVERTURE

Dès 2003, Nicolas Sarkozy élargit le fichage
dans tous les cas d'atteinte aux personnes et
aux biens. Une mesure qui ne s'applique plus
seulement aux condamnés par la justice mais
maintenant aux simples mis en cause. Le ma-
tériel héréditaire des voleurs du scooter du fils
du président mais également du tagueur fou,
du faucheur d'OGM ou de l'automobiliste qui
outrage un agent se retrouve dans la base de
données. Résultat, le nombre de références du
Fnaeg a littéralement explosé : le fichier
contenait, en 2001, 11 500 profils génétiques.
Aujourd'hui, il en recense 1,6 million. Et il s'en-
richit au rythme mensuel de 25 000 nouveaux
profils. Pourtant, le bilan n'est guère mirobo-
lant. Au cours des huit premiers mois de l'an-
née, les rapprochements génétiques ont
permis de résoudre un peu plus de 8 000 af-
faires. Le même nombre que celui que produit
la consultation du fichier des empreintes digi-
tales et ses 3,6 millions de références.

Police en travaux

Rattachement de la gendarmerie au minis-
tère de l'Intérieur, lancement de la police d'ag-
glomération qui unifie le commandement des
forces de l'ordre dans la région parisienne,
fusion des Renseignements généraux et le
la DST dans un grand service de Rensei-
gnement intérieur... Sous Sarkozy, la police
s'est beaucoup regroupée. Secouée par toutes
ces restructurations, elle a aussi été déstabi-
lisée par l'inflation des lois sécuritaires
(une vingtaine depuis 2002). Au final, cer-
tains textes emblématiques du sarkozysme
policier, comme, par exemple, le délit de re-
groupement dans les halls d'immeuble, ne
sont pratiquement jamais sanctionnés. A
quoi bon tout ce tapage?

OLIVIER TOSCER

Sentiment
d'insécurité
Proportion de personnes de 14 ans et plus
qui déclarent qu'il leur arrive de se sentir en
insécurité dans leur quartier ou leur village.

18 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR



QUESTIONS À ALAIN BAUER

« DES MILLIONS
DE DÉLITS OUBLIÉS »

Le président de l'Observatoire national de la Délinquance
et des Réponses pénales (ONDRP), un proche de Nicolas
Sarkozy, pointe les faiblesses de la statistique

Le Nouvel Observateur. — Notre dossier
est titré «Les vrais chiffres de l'insécurité»,
mais existe-t-il de «vrais chiffres » ?

Alain Bauer. — L'Observatoire national de
la Délinquance et des Réponses pénales
(ONDRP) se montre toujours très prudent.
Nous luttons contre le fétichisme du chiffre
unique. Une ville comme Paris, par exemple,
compte 2 millions d'habitants mais en vérité
5,5 millions de personnes y séjournent dans
une journée. Que veut dire alors un taux
de criminalité de 107 faits constatés pour
1000 habitants? Il faudrait tenir compte du
déplacement des populations. Chaque nuit,
quelques centaines de milliers de personnes
fréquentent la capitale... Il en va de même
pour les villes à grande fréquentation touris-
tique qui présentent un fort taux de crimina-
lité mais dont la population quintuple l'été.
Les notions sur lesquelles sont fondés les dis-
cours sur la sécurité sont souvent floues.
Délinquance de voie publique, violences ur-
baines, taux d'élucidation n'ont pas de sens
stable et précis. Faute de disposer d'un outil
informatique partagé par la justice et les
forces de l'ordre (qui devrait enfin voir le jour
l'an prochain), le suivi d'une affaire est quasi-
ment impossible, la cartographie criminelle
balbutiante, mais le sujet est au premier rang
des préoccupations.

N. O. — A quoi sert l'enquête de victimation
conçue par l'ONDRP et conduite par l'Insee
depuis 2007 ?

A. Bauer. — C'est le principal outil de
l'ONDRP. Celui qui permet de comparer les
évolutions sur des périodes longues et de
constater l'entrée dans un cycle plutôt ver-
tueux dans la prise en compte des victimes.
Cette enquête réalisée auprès de 17 000 mé-
nages rend compte de ce qu'a véritablement
vécu la population. Elle permet de surmonter
la principale faiblesse des statistiques poli-
cières : la sous-déclaration des faits, parfois

de leur enregistrement. Grâce au travail de
fond des enquêteurs de l'Insee, on sait que des
millions de faits ou de troubles ne sont pas si-
gnalés. Ce chiffre est à rapporter aux 4,2 mil-
lions de faits enregistrés par la police qui
donnent lieu à 3,2 millions de procédures dont
seulement 15% débouchent sur des pour-
suites judiciaires. Du coup le taux de produc-
tivité du système reste très faible. Du fait
d'une certaine impunité technique, on peut
comprendre pourquoi le sentiment d'insécu-
rité (qui serait plutôt un climat lié à la progres-
sion des violences physiques) reste élevé...
N. O. — Comment évolue la criminalité?
A. Bauer. — Après une trentaine d'années
d'essor pendant les Trente Glorieuses, les at-
teintes aux biens, c'est-à-dire principalement
les vols, régressent significativement depuis
2002, passant de 4,1 millions à 3 millions.
Mon hypothèse est qu'il s'agit d'un phéno-
mène de sanctuarisation principalement im-
putable à l'activité des assureurs. A leur
instigation, on a appris à mieux protéger les
logements et les véhicules par des systèmes
de fermeture, de protection et d'alarme. Par
ailleurs, les réseaux de cambrioleurs ont été
plus efficacement combattus par la police
scientifique. Du coup, la criminalité s'est re-
portée sur la voie publique — vols de porta-
ble — ou sur les personnes elles-mêmes
qui détiennent le code des alarmes, les clés
du véhicule et les cartes de crédit... C'est
l'épidémie de car-jacking ou de home-
jacking [vols de véhicule sous la menace] qui
préoccupe tant les forces de police. Autre
évolution significative : la hausse des vio-
lences non crapuleuses qui atteint particu-
lièrement les représentants de l'autorité
publique (policiers, pompiers...). Cette vio-
lence sociale croît plus vite aujourd'hui que
la violence crapuleuse.
Propos recueillis par

SYLVAIN COURAGE

