EN COUVERTURE

LILLE
MAÎTRISER LES CAÏDS

Une poignée de meneurs peuvent compromettre la tranquillité d'un quartier. Pour les
réinsérer, les élus et les travailleurs sociaux misent sur un réseau de proximité

La délinquance qui fait du bruit
à Lille, ce ne sont pas les home-
jacking des banlieues chics de
Bondues, la délinquance en col
blanc ou le piratage des cartes
Bleue. C'est la petite délinquance, les cam-
brioleurs de maisons modestes et les petits
trafiquants, jeunes et bruyants, au pied des
immeubles, comme à Wazemmes, à Lille-Sud
ou à Lomme. Et ceux-là, assure Roger Vicot,
l'adjoint de Martine Aubry à la sécurité, c'est
« 5% de meneurs, 95% de suiveurs. A
Lomme, il suffit de 7 ou 8 meneurs pour em-
poisonner la vie de 30 000 habitants. Et il suf-
fit qu'ils soient en prison pour que ça se
calme». Des «gourous» qui prennent en
otages «des petits, des victimes», estime
Abdel Douichi, chef d'une équipe de média-
teurs à Lomme. «Le gosse de 14 ans qui sort
des liasses de sa poche, il se sent fort. Le caid
lui dit: “Tu m'es redevable, je te nourris. ”Le
locataire qui ne baisse pas les yeux, c'est le
petit qui ira dégrader sa voiture »

Pour tenter de neutraliser ces meneurs et de
contenir les suiveurs, les Lillois privilégient
la mise en place d'un réseau de proximité : des
cellules de veille mensuelles dans chaque quar-
tier depuis dix ans. Et un poste de politique de
la Ville, créé en 2002 par le procureur de
l'époque, pour permettre au parquet d'être là à
chaque réunion et non une fois par an comme
ailleurs en France. Autour de la table, la mai-
rie, les éducateurs, les HLM, le parquet, la po-
lice. Et on se parle de tout, dans le détail. Quel
jour, quelle boîte aux lettres cassée, quel plom-
bier insulté. A Lille-Sud, en 2009, la petite dé-
linquance s'était «approprié le territoire»,
raconte l'adjoint socialiste. Bailleurs mal reçus,
policiers caillassés, voisins stressés, 60 gamins
dehors la nuit. Depuis, ça s'est calmé, disent
les habitants, à présent plus exaspérés par
les descentes de police que par les jeunes.
« Quand une voiture brûle, on se dit: “Ça y est,
les cow-boys nous les ont chauffés bien comme
il faut” », se plaint une habitante. Ici, pas de
sous-effectif, 21 Uteq, « unité territoriale de
quartier », et 7 ou 8 policiers dans le commis-
sariat. Et en plus, à l'entrée du quartier, l'hôtel
de police départemental, avec 1500 policiers.

34 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

giques dès les premières arrestations. Les
chiffres rebaissent l'été 2010 : 125 personnes
arrêtées, dont 11 flagrants délits, 34% de mi-
neurs. A Lille-Sud, sur les trois rues du quar-
tier de la Briqueterie, le procureur de Lille
Frédéric Fèvre a lancé un « groupe local de
traitement de la délinquance» (GLTD). Ça
dure six mois, une police très présente, un
parquet réactif. L'équipe est en place. Un
autre se constitue rue Jules-Guesde, à
Wazemmes, où les voisins se plaignent du tra-
fic au grand jour.

On neutralise les meneurs, ça se calme pour
un temps. Et après? «Au début de ma car-
rière d'éducateur, raconte Slimane Kadri, di-
recteur du club de prévention Itinéraires, on
arrivait à remettre au boulot un ado dur à
cuire qui s'était frité avec un contremaître.
Maintenant, c'est fini.» Cette habitante de
Lille-Sud qui a un travail «à 35 heures» de-
puis peu ne dit pas autre chose. « Les parents
de ces jeunes, je les prenais pour de mauvais
parents. J'ai changé d'opinion sur eux, ce
sont des gens comme les autres, mais en
grande précarité.»

Philippe Huguen-AFP

L'hôtel de police, avec tous les services au
même endroit, a permis aux policiers de ré-
seauter aussi. Quand les cambriolages aug-
mentent de 30% l'hiver dernier, le patron des
policiers du Nord, Jean-Claude Menault, crée
une « task force » (sic) pour s'attaquer au pro-
blème. Plus de police scientifque, plus d'em-
preintes génétiques et digitales, plus d'ana-
lyse des modes opératoires, plus d'enquêtes
de voisinage. Et même des enquêtes sociolo- HAYDÉE SABÉRAN

Larcins de crise

«Des cambriolages casse-croûte », voilà comment Jean-Claude Menault, directeur départe-
mental de la sécurité publique, appelle les cambriolages de quartier lillois. Sans réseau ni
commanditaire, de petits cambrioleurs s'aventurent dans un quartier, modeste ou classe
moyenne, parfois le leur, seuls, à deux ou à trois. Exemple dans le quartier de Fives, où les
maisons de brique sont alignées et les portes pas souvent blindées. Coup de pied dans la
porte, si ça cède, on entre, sinon on passe à la suivante. Jusqu'à 130 cambriolages en trois
mois pour un seul homme. On vole un écran, un ordinateur, un appareil photo, un télé-
phone portable. Vite vendu, pas cher. Souvent, les dégâts coûtent plus cher que le matériel
volé. «Bref, résume Jean-Claude Menault, pas du Arsène Lupin. » Mais presque du Jean
Valjean: certains se servent dans les frigos. « C'est la crise, même si ça n'excuse pas
tout», commente Roger Vicot (PS), adjoint à la sécurité à Lille. Pas si nouveau, selon
Frédéric Fèvre, procureur de Lille, qui se souvient du casse de la banque... alimentaire de
Melun, il y a quinze ans: « Un cambrioleur avait mordu dans un morceau de fromage.
On l'avait retrouvé grâce à l'empreinte de ses dents. » Et à propos de frigos, Slimane
Kadri, éducateur et directeur du club de prévention Itinéraires, se souvient avoir vu
se remplir, il y a sept ou huit ans, les frigos de pères de famille des quartiers populaires
de viande de bœuf juste après le cambriolage du marché d'intérêt national de Lomme,
le Rungis du Nord. H. S.

