J. Calmettes

L'éditorial de Jean Daniel

Le virage manqué

Ce nouveau gouvernement est dépourvu de structures, de
style et de panache. Ce n'est pas avec sa composition que
l'on va pouvoir modifier l'image de la France dans le
monde ni le pessimisme des Français sur leur avenir. On comptait
sur Alain Juppé pour modifier la donne. Sans doute, ministre
d'Etat, est-il le numéro deux du gouvernement, mais, comme il a
dû se réfugier au ministère de la Défense nationale, l'éclat de son
rayonnement attendu s'en trouve terni. Le monde change, mais
nous ne redoutons pour le moment aucune attaque, venant des su-
perpuissances ou des pays émergents, avec des armes autres que
diplomatiques ou économiques. C'est mal utiliser les talents d'un
homme qui fut avec Hubert Védrine le plus prestigieux ministre
des Affaires étrangères depuis deux décennies. Et comme c'est
l'économie qui règne en souveraine, l'événement, lundi, ce n'était
pas que le nouveau gouvernement fût si terne, mais la rentrée de
DSK sur France-Inter, si assuré dans son dialogue avec Bernard
Guetta. Manifestement, le directeur du FMI ne se sent plus en dette
mais en concurrence avec celui grâce à qui il occupe son poste à
Washington.

Si incroyablement doué que fût Nicolas Sarkozy pour la
conquête du pouvoir, on s'aperçoit aujourd'hui qu'il avait mené sa
campagne victorieuse en faisant deux erreurs majeures. La pre-
mière, c'était, bien sûr, de faire le panégyrique d'un libéralisme
sans frein, en croyant pouvoir s'appuyer sur des syndicats en effet
«raisonnables » et sans prévoir qu'une crise pouvait survenir
qui mettrait en évidence la nouvelle et impérieuse obligation d'une
intervention de l'Etat. Sans doute le virage de Sarkozy a-t-il été
complet sur le plan européen, mais il ne l'a conduit ni à abandon-
ner son stupide bouclier fiscal ni à amender sa légitime réforme des
retraites.

Sa seconde erreur majeure a été, selon moi, d'avoir cru qu'il pou-
vait incarner la fonction présidentielle sans en revêtir l'habit de ma-
jesté, jugeant que les Français n'y attachaient désormais plus
d'importance. Laissant à mes amis l'analyse de tous les autres
points, c'est sur celui-ci que je veux m'attarder. Toujours selon moi,
le président a malencontreusement inauguré son règne en mépri-
sant tous les symboles de la dignité de sa fonction et en confondant
festivité familière et vulgarité. Il n'a cessé de se repentir de cette
soirée inaugurale au Fouquet's tout en s'indignant, et à dire vrai en
ne comprenant pas, que l'on persiste à lui en faire reproche.

Je n'ai pas rencontré souvent Nicolas Sarkozy, mais j'ai pu ob-
server chez lui un changement de plus en plus radical dans son
comportement. Gestuellement, je crois que les humoristes lui au-
ront fait du bien. Il s'est efforcé de moins ressembler aux imitations
cruelles qu'ils faisaient de lui. Intellectuellement, il s'est mis à chan-
ger de références culturelles en évitant de citer à chaque instant les
classiques de la gauche. Tout cela n'a guère infléchi, cependant, la
désinvolture de ses attitudes, comme le démontre son absence au
déjeuner du G20, et une personnalisation outrancière du pouvoir
dans tous les domaines, qui frappe tous ses ministres d'inefficacité.
Reste qu'il se veut parfois différent sans se rendre compte que son

désir soudain de reconquérir une certaine dignité arrive trop tard

Mais si l'on néglige l'importance de ce cheminement, on ne peut
pas comprendre le maintien de Fillon, Premier ministre devenu
plus populaire que lui, et, surtout, la décision de ne pas concéder
à Alain Juppé la responsabilité du Quai-d'Orsay. En fait, on voit
bien qu'il s'agit pour Sarkozy d'être le seul en charge des affaires
internationales. Je ne crois pas que Michèle Alliot-Marie aura une
latitude de pouvoir plus grande que Bernard Kouchner et sera
moins encombrée du zèle et des compétences de Jean-David
Levitte, de Claude Guéant et même d'Henri Guaino. Il est vrai, en
revanche, que François Fillon sera en première ligne, heureuse-
ment flanqué de Christine Lagarde et de Nathalie Kosciusko-
Morizet. Le vaincu, c'est évidemment Jean-Louis Borloo, qui a
aussitôt fait de son éviction la fierté de sa carrière future.

Pour rester dans ce domaine, on ne peut plus lire aujourd'hui une
analyse sans y trouver une référence à la thèse de l'historien Ernst
Kantorowicz (1895-1963) sur les « deux corps du roi». Rappelons-
la ici. Le roi aurait toujours deux corps : le premier, dont les carac-
téristiques sont les mêmes que celles du corps de chacun de nous,
dans sa réalité vulnérable; le second qui constitue un symbole à
la fois immatériel et éternel, le monarque n'étant que le dépositaire
transitoire de la monarchie. Cette double nature souveraine du
corps du roi explique la profession de foi : «Le Roi est mort, vive
le Roi ! »

On a cru que de Gaulle, avec la désignation du président au suf-
frage universel, voulait exercer toutes les responsabilités dans tous
les domaines. En fait, de Gaulle a laissé une latitude considérable
à chacun de ses ministres, sauf lorsqu'il s'agissait, évidemment, de
la conduite de la guerre d'Algérie, de la responsabilité du choix nu-
cléaire ou de la sortie de l'Otan. Pour lui, la France éternelle, c'était
la politique étrangère. Si bien qu'il a eu sa manière à lui de respec-
ter la thèse des «deux corps du roi». Et c'est précisément ce que
semble vouloir faire désormais Nicolas Sarkozy.

Cela dit, qu'en est-il désormais de l'image de la France? Après
avoir été associée à un volontarisme effréné et une vulgarité sans
honneur, elle se voit salie par une politique de discriminations.
Pourtant, personnellement, si je demeure pessimiste sur le destin
de Sarkozy, je ne le suis pas sur celui de la France. Contrairement
à la plupart des commentateurs, j'ai entendu partout des éloges sur
le fonctionnement de la démocratie française, sur la vigueur de la
rébellion populaire, sur l'immensité des débats sur l'opportunité
des expulsions ou des stigmatisations. Et je constate surtout qu'à
ma connaissance cela n'a en rien ralenti le désir des étrangers de
rejoindre notre pays ni celui des résidents d'être candidat à la na-
tionalité en dépit de toutes les conditions, souvent jugées normales
d'ailleurs, qui sont mises pour la réalisation de leurs vœux.

J. D.

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18-24 NOVEMBRE 2010 0 3

