ENQUÊTE

Le 15 août, à Colmar, des faucheurs
détruisaient 70 pieds de vigne
transgéniques expérimentés par l'Inra
en toute légalité et dans le respect
des accords de Grenelle. Un coup
très dur pour la recherche publique.
Même le sénateur vert du Haut-Rhin,
Jacques Muller, évoquait un «gâchis
humain incommensurable ».

Artedia

L'Institut de France, qui devrait
accueillir quai Conti la fondation
Allègre, regroupe cinq Académies,
dont l'Académie française, créée
en 1635. A ce jour, vingt-cinq
fondations reconnues d'utilité
publique sont abritées par l'Institut.

Nicolas et Claude se connaissent-ils ?
Oui ! C'est Hulot qui avait demandé
à le rencontrer à la fin de l'été 2009.
L'opération séduction a tourné court.
Alors qu'en 2007 Hulot avait réussi
à rassembler tous les politiques
autour de son pacte écologique.

44 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

Frey-MaxPPP

joubert-Prévoir

ment très porteur du développement durable... »

La rancœur est profonde. Quasi pathologique
selon certains : «On ne peut pas exclure, confie
un des collègues d'Allègre à l'Académie des
Sciences, que si sa croisade contre “l'Imposture
climatique” (1) a tourné chez lui à l'hystérie, c'est
aussi parce qu'elle visait à invalider les travaux
sur le réchauffement sur lesquels s'appuyaient
Hulot et ses amis. » Donc une «fausse science».

La guerre était déclarée depuis longtemps et
elle avait d'ailleurs coûté en mai 2009 à Allègre
le poste de ministre de l'Innovation et de
l'Industrie. Une proposition de Nicolas Sarkozy
retirée à la suite d'un tir de barrage meurtrier as-
sociant étroitement Borloo et... Hulot. Encore
lui ! La bataille va donc se poursuivre, mais
cette fois-ci derrière les barbelés des fondations
concurrentes.

Car où Allègre peut-il trouver les finance-
ments d'Ecologie d'Avenir pour faire travailler
(«scientifiques et acteurs de l'entreprise et de l'in-
novation», produire des rapports, des films, des
labels, des colloques, voire rémunérer des tra-
vaux sur l'enfouissement du CO2 ou les batteries
électriques recyclables ? Où sinon en émargeant
aux mêmes cassettes des grandes entreprises
françaises, qui assurent déjà 67,5% du budget
(5,1 millions d'euros en 2010) de la Fondation
Nicolas Hulot (FNH)! Claude Allègre fait d'ail-
leurs depuis des mois le siège de deux des qua-
tre membres fondateurs de la FNH dont les
cotisations — entre 400 000 et 500 000 euros par
an — assurent à elles seules 20% des revenus
de l'ONG. Alstom au premier chef, qui a répondu
présent à l'appel d'Allègre pour être «à l'écoute
des experts». Chez EDF, le président Henri
Proglio entretient le suspense: « On verra
en temps voulu lorsque Ecologie d'Avenir sera
vraiment créée », répond la directrice du dévelop-
pement durable Marie Casanova.

Pas bien rassurant pour Hulot, qu'on voit mal
accepter les doubles parrainages. Il se tait, mais
laisse à ses lieutenants la liberté de commenter :
«La défection de l'un de nos membres fondateurs
ne serait pas exactement une bonne nouvelle»,
surtout au moment où «on est en train de renou-
veler les partenariats et d'en chercher éventuelle-
ment de nouveaux avant la fin 2010».

Personne ne sous-estime une seconde l'effica-
cité des réseaux multidirectionnels d'Allègre.
Exemple à LVMH, où l'ex-ministre de Jospin a
ses entrées. Bernard Arnault financera-t-il
Ecologie d'Avenir? Réponse embarrassée de
Sylvie Bénard, directrice du développement
durable : «A ma connaissance, rien n'est
signé... » Mais elle ne semble rien écarter.
Sait-on jamais...

A L'Académie des Sciences aussi, l'omerta est
de rigueur. Il faut dire qu'au Quai-Conti Allègre
est presque chez lui. Surtout parmi les physi-
ciens et les chimistes. Deux académiciens prix
Nobel issus de ces disciplines sont d'ailleurs an-

noncés dans le conseil scientifique d'Ecologie
d'Avenir, mais restent encore silencieux sur leur
décision finale: Albert Fert et Jean-Marie Lehn.
Et puis il y a les géologues amis : une bonne moi-
tié sont issus de l'Institut de Physique du Globe,
qu'Allègre dirigea de 1976 à 1997. Et c'est même
l'un d'entre eux, Jean-Louis Le Mouël, climato-
sceptique de choc, qui plaidait au nom de
L'Académie des Sciences le dossier de la fonda-
tion Allègre devant la commission d'instruction
de l'Institut. Ça aide.

Toujours un vrai centre de pouvoir,
L'Académie ? « Oui», peste le philosophe
Dominique Bourg, un proche de Hulot qui vient
de publier au Seuil (avec Kerry Whiteside) « Vers
une démocratie écologique», sous-titré «Le ci-
toyen, le savant et le politique », où il critique un
lobby scientiste coupé de la société civile. Tout
le contraire, à l'entendre, de son équivalent bri-
tannique, la Royal Society, qui multiplie les ou-
vertures et s'interroge sérieusement par exemple
sur les risques des nanotechnologies. «A force de
ne s'appliquer aucune règle déontologique sé-
rieuse ni même de limite d'âge pour ses mem-
bres, poursuit Bourg, l'Académie des Sciences,
elle, se décrédibilise. »

Une alliance chic et bigarrée

A l'Institut aussi, on s'interroge à voix basse.
Certains redoutent « un putsch des scientifiques»
au détriment des quatre autres Académies.
D'autres ne sont pas loin de penser qu'Allègre
prend ses collègues en otage à des fins person-
nelles. «La recherche ne marche tout de même
pas à l'applaudimètre », confie l'ancien président
de L'Académie des Sciences Edouard Brézin. Et
au sommet de l'Institut, le chancelier Gabriel de
Broglie, qui ne s'exprime pas, semble à la peine.
«Hou là, là... c'est difficile avec Allègre !», l'en-
tend-on soupirer dans les couloirs. Le chancelier
aurait même mis comme condition de pouvoir
valider lui-même la sélection des partenaires fi-
nanciers d'Ecologie d'Avenir. Peut-être par
crainte de voir la vénérable institution assiégée
par les laboratoires et les lobbys.

Car les réseaux d'Allègre ne se bornent pas au
Quai-Conti. Loin de là. Allègre préside le conseil
scientifique de Pernod-Ricard et est aussi mem-
bre depuis toujours de l'association française des
entreprises de biotechnologie médicale qui dé-
fendent les OGM. Il y a aussi les relations tissées
du temps de son passage au ministère de la
Recherche avec Limagrain, le quatrième semen-
cier mondial, pour qui le génie génétique est un
enjeu vital face au leader américain Monsanto et
qui soutiendra la fondation. « Vous savez,
confirme Jean-Luc Guillon de Limagrain, on se
souvient que c'est grâce à lui qu'a été lancé en
France en 1998 le Consortium national de la
Recherche en génomique qui marche fort bien.
Ça ne s'oublie pas. »

Allègre rallie par ailleurs une alliance chic

