ENQUÊTE

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En face du best-seller de
Claude Allègre « L'Imposture
climatique », deux ouvrages
très documentés pour ne pas
se fourvoyer dans les fausses
évidences : « l'Imposteur, c'est
lui », de Sylvestre Huet, publié
chez Stock en
mai 2010. Et
«le Populisme
climatique »,
de l'excellent
journaliste du
« Monde »
Stéphane
Foucart, chez
Denoël.

L'économiste Olivier Godard,
qui a publié dans la revue « Esprit »
le texte le plus sévère sur
Claude Allègre, s'étonne que des
personnalités puissent rallier un
homme « totalement décrédibilisé ».
Mais il ajoute :« Tant que le
mouvement écolo n'aura pas accepté
que les OGM sont un domaine
d'innovation comme un autre, la
croissance verte
n'avancera pas. »
C'est sur ce différend
que Godard avait
quitté le Comité de
Veille écologique de la
Fondation Hulot.

Levesque-Globepix

et bigarrée d'intellectuels amis. De Jean-
Claude Casanova, président de la
Fondation nationale des Sciences politiques,
au démographe Hervé Le Bras jusqu'à l'éco-
nomiste Jean-Paul Fitoussi, qui participe
pourtant au livre « Sans tabou. Pour que
s'évanouisse la vogue climato-sceptique » que
vient de publier la secrétaire d'Etat à l'Ecologie
Chantal Jouanno. Avec Luc Ferry, c'est plus sé-
rieux. Les deux anciens ministres de l'Education
interviennent régulièrement à quatre mains dans
les colonnes du «Figaro ». Précieux Ferry qui
avait disséqué, dans son essai « le Nouvel Ordre
écologique» (1992), les ferments pas franche-
ment démocratiques de l'écologie radicale.
Depuis, il continue de fournir Claude Allègre en
subtils concepts que ce dernier recycle en pièces
de mortier.

C'est son «pachydermique péché, soupire un
académicien proche de lui. Il en fait toujours
trop. » Même son copain Erik Orsenna, un habit
vert de l'Académie française, écologiste ouvert
aux nouvelles technologies, n'a pas supporté
ses attaques personnelles contre les climato-
logues : «J'ai beaucoup d'affection et même d'ad-
miration pour Allègre, dit-il, mais le mépris porté
à des gens qui ont consacré leur vie entière à une
recherche, ce n'est pas possible. » Donc Orsenna
n'ira pas. Pas plus que Marion Guillou, la direc-
trice de l'Inra, à qui Allègre avait juste touché un
mot du projet à la fin d'un cocktail et dont le nom
s'est retrouvé dans la presse. La liste des invités
de marque qui se désistent s'allonge: très inté-
ressé à l'origine, Gérard Mestrallet, PDG de
GDF-Suez, n'ira pas non plus, ni Total, ni Veolia,
ni Schneider Electric, ni Bolloré Technologies, ni
Capgemini...

Par crainte de voir leur image de marque abî-
mée? Certainement. Aucun ne veut courir le
risque d'être embarqué dans le maelström des po-
lémiques sur le réchauffement climatique, même
si Allègre prend grand soin de ne pas l'évoquer
dans sa présentation de la fondation. Il y a d'au-
tres raisons : « Quand nous travaillons avec
Lafarge, Orange, ou Lafuma pour réduire leur
empreinte CO2, explique Serge Orru de WWF-
France, tout le monde est gagnant. Les entreprises
aussi qui réduisent leurs coûts énergétiques. C'est
notamment pour cela que je ne les vois pas remet-
tre en cause leurs partenariats avec nous. »

Attention, cependant. Allègre a souvent eu le
nez creux. Et son appel à lever les tabous sur l'in-
novation technologique est loin de laisser indif-
férent dans les labos et les start-up. Voyez Marc
Delcourt. Avec sa PME, Global Bioenergies, il
vient de mettre au point un hydrocarbure ga-
zeux alternatif au pétrole : l'isobutène.
Formidable découverte! Sa méthode? La
biosynthèse qui ravale les OGM à l'âge
de pierre du génie génétique, mais inspire
déjà des inquiétudes au nom du principe de
précaution. «Je n'ai jamais bien compris ce
concept, réagit Delcourt, même si nous ne nous
sentons pas concernés puisque nous travaillons
dans des espaces confinés et pour répondre aux
défis de l'après-pétrole. Reste que, c'est vrai, je
suis atterré par la polémique sur les OGM et je
n'ai pas envie qu'un hurluberlu nous saute à la
gorge en nous traitant d'apprentis sorciers !»

Dogme contre dogme

Un climat de méfiance qui s'est encore alourdi
ces derniers mois. Au printemps, ce fut d'abord
le torpillage de la plupart des dix-sept réunions
organisées par la commission du Débat public
sur les controversées nanotechnologies. A l'ori-
gine du mouvement, le groupuscule grenoblois
Pièces et Main d'Œuvre, aussi ouvertement
technophobe qu'anticapitaliste. Un de ses slo-
gans : «A bas la recherche et développement, vive
la recherche et décroissance. » Puis, le 15 août,
70 pieds de vigne OGM expérimentaux que
l'Inra cultivait en parfaite légalité et avec, sem-
ble-t-il, toutes les prudences requises sont dé-
truits à Colmar par des faucheurs. Sept ans de
recherches anéanties au nom du principe de pré-
caution. Des syndicalistes de l'Inra furieux.
Un immense malaise. Même José Bové semblait
embarrassé.

Cette radicalisation diffuse, c'est du pain bénit
pour Claude Allègre. Lui qui a manifestement
fait le pari que le temps du Grenelle de l'environ-
nement où l'on prenait langue plutôt que de
s'estourbir est révolu. Reviendrait l'heure des cli-
vages comme il les aime. Dogme contre dogme.
Credo contre credo. Ecolos contre technos.
Anciens contre modernes. D'autant plus payant
pour sa fondation Ecologie d'Avenir que celle-ci
ambitionne moins une reconquête de l'opinion
que celle du peuple des labos et des jeunes
pousses greentech.

A la Fondation Hulot, on voit bien le traque-
nard : se retrouver cantonné au rôle de gardien
de la nature et de la biodiversité sans être les pro-
tagonistes de la mutation technologique dont le
développement durable a aussi besoin. Du coup,
une question a été ajoutée in extremis à l'ordre
du jour du colloque du 20e anniversaire de la
Fondation Hulot prévu à Paris le 16 décembre :
« Comment l'innovation peut-elle contribuer à la
prospérité ? » Cible : les acteurs économiques. Il
était temps. «Quand je demande aux ONG
quelles innovations récentes vont dans le sens de
l'écologie, confie Stéphane Parpinelli, patron du
site CleanTech Republic, ils donnent toujours
leur langue au chat... »

GUILLAUME MALAURIE

(1) Entretiens avec Dominique de Montvalon,
Plon, 2010.

Retrouvez le blog de Guillaume Malaurie
« Planète »

www.nouvelobs.com

