[LES DÉBATS DE L'OBS]

PAGES RÉALISÉES PAR FRANÇOIS ARMANET ET GILLES ANQUETIL

des matières premières, les taux d'intérêt étaient sous haute
surveillance des Etats. Cela a donné le fordisme aux Etats-
Unis et le modèle économique du Conseil national de la
Résistance en France. Pendant trente ans, ce furent les
Trente Glorieuses, époque de plein-emploi où l'on parlait de
planification sans passer pour un ignoble stalinien.

N. O. — Et la crise est survenue, mettant à mal ce modèle de
l'Etat-providence.

J. Généreux. — C'est là où je ne suis pas d'accord. Il y a eu
crise parce qu'au début des années 1980 les politiques, les
élites, pas seulement dans notre pays, ont cédé aux néolibé-
raux qui n'avaient jamais accepté ce contrôle. C'est l'aban-
don de ces principes de régulation par le politique qui a
entraîné la crise. L'idéologie néolibérale qui consiste à pen-
ser que le marché résout tout, et qu'il suffit de laisser faire,
qu'en s'enrichissant toujours plus les nantis aident les plus
démunis à s'en sortir, est un leurre. Ce culte du marché a
contaminé une grande majorité des décideurs. Pour ce qui
concerne la France, aussi bien chez les gaullistes que chez
les sociaux-démocrates du PS. Tous ceux qui refusent les
diktats du marché roi sont considérés comme des ringards
ou des « archéos ».

N. O. — Vous mettez le PS dans le même panier, alors qu'au
contraire le principe même de la social-démocratie est
de maintenir cette régulation de l'économie par un Etat dé-
mocratique.

J. Généreux. — J'ai adhéré au Parti socialiste en 1980 et ne
l'ai quitté qu'en 1999, quand Lionel Jospin a prononcé la
phrase fatidique: «L'État ne peut pas tout», preuve défini-
tive de l'abdication des dirigeants du parti devant les finan-
ciers. Ces derniers ont pu agir en toute impunité. Ils ont
décrété la « mondialisation », cette guerre économique à ou-
trance qui impose le silence à tous les Etats qui oseraient ré-
sister à leur offensive tous azimuts. Lionel Jospin a officialisé
cette défaite du politique. Ce jour-là, je l'ai vécu comme un
deuil. Or, depuis, la toute-puissance des fonds de pension,
des hedge funds, n'a fait que se développer. Mais, contraire-
ment à ce que prônent les idéologues néolibéraux, ils n'ont
engendré qu'insécurité sociale, précarité de l'emploi, stress
au travail, perte du lien social. Ils avaient merveilleusement
profité de la vague libertaire des années 1970 qui célébrait
l'émancipation des individus. Cette liberté nouvelle, para-
doxalement, n'a provoqué que plus d'angoisse, et a laissé
l'individu seul face à lui-même. Aujourd'hui, nous assistons
à ce phénomène en apparence contradictoire : les néolibé-
raux s'allient avec les néoconservateurs, partisans de l'ordre
moral, d'une société sous surveillance policière, pour fabri-
quer un Etat exclusivement chargé de l'ordre public, et de
rien d'autre. Intuitivement, les Français, qui ont une histoire
différente des autres pays européens, comprennent ce bou-
leversement, ce que j'appelle une contre-révolution silen-
cieuse totalement dévouée aux prédateurs de la finance
internationale. Si les politiques ne reprennent pas la place
qui leur revient, nous allons vivre une situation de chaos.
N. O. — En 2007, pourtant, Nicolas Sarkozy l'a emporté sur
le thème du retour du politique. Il tenait un discours volon-
tariste, sur le pouvoir d'achat, entre autres...

52 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

Professeur à
Sciences-Po,
Jacques
Généreux est l'un
des fondateurs
avec jean-Luc
Mélenchon du
Parti de Gauche
en 2008, dont il est
le secrétaire
national à
l'économie. Il a
écrit de nombreux
ouvrages dont
«le Socialisme
néomodeme ou
l'Avenir de la
liberté ». Il vient
de publier au Seuil
«la Grande
Régression ».

Boris Horvat

J. Généreux. — C'était de la poudre aux yeux, un boniment
électoral pour séduire les Français qui ont besoin de croire
qu'ils peuvent encore peser sur leur destin. En fait, il est le
représentant des néolibéraux et n'a jamais eu la moindre in-
tention de contester les règles de la mondialisation. Au
contraire. Que reste-t-il du discours de Toulon, des paradis
fiscaux que l'on allait rayer de la carte! Il reste l'affaire
Woerth-Bettencourt. En fait, Sarkozy, c'est Janus. Sur le plan
économique, il applique les préceptes de son camp, ceux de
la jungle économique. Quant aux discours, il joue sur tous
les tableaux, un jour Jaurès, un jour Le Pen...
N. O. — Ne croyez-vous pas que la thématique que vous dé-
fendez dans votre livre serait plus forte, mieux écoutée, si
vous n'étiez pas un dirigeant du Parti de Gauche, présidé par
jean-Luc Mélenchon ?
J. Généreux. — Je ne vois pas pourquoi j'irais me cacher der-
rière mon petit doigt. Je suis un chercheur, un intellectuel et
un militant politique. Je joue cartes sur table et je n'ai pas l'in-
tention de tricher avec mes lecteurs. Je suis au côté de Jean-
Luc Mélenchon parce que nous partageons la même analyse
sur le PS qui est devenu un groupement d'ambitions. Le Parti
socialiste n'a plus de modèle à proposer. Quand la gauche est
arrivée au pouvoir en 1981, on a cru qu'un autre modèle de
développement était jouable, mais le PS français était totale-
ment isolé. Les petits camarades de l'Internationale socia-
liste, en particulier les Allemands, avaient déjà opéré leur
conversion au néolibéralisme. Sans soutien extérieur, le PS
était condamné à plier l'échine devant les diktats des mar-
chés. Et il continue aujourd'hui.
N. O. — N'est-ce pas un peu facile de camper sur un position
protestataire ? Si votre livre a une faiblesse, c'est de ne pro-
poser aucune alternative sérieuse. Votre réponse à «la
Grande Régression », selon votre formule, c'est de promou-
voir une société de progrès humain, dans laquelle les hommes
s'épanouiraient. C'est bien beau, mais vous n'avancez aucun
programme économique...
J. Généreux. — Mais remettre de l'humain dans une société
déshumanisée n'est pas du tout anodin. C'est au contraire une
tâche vitale. Pour l'économie, n'ayez crainte, je n'ai pas l'in-
tention de nationaliser les salons de coiffure et les épiceries.
En revanche, il est évident qu'il faudra avoir le courage de re-
venir à ce qui a fait la puissance de la France des années
1960 : un Etat fort, démocratique, qui contrôle les prix, re-
pense la politique d'aménagement du territoire en fonction
des besoins de la population et non pour satisfaire les exer-
cices comptables des contrôleurs de gestion. Il faut donc re-
donner du pouvoir aux politiques, aux collectivités terri-
toriales et aussi aux entrepreneurs, ceux qui produisent des
richesses, et remettre à leur place les spéculateurs. Il faut re-
trouver cet équilibre entre les quatre acteurs du capitalisme.
N. O. — Mais dans quel cadre économique? Et que devient
le socialisme dont vous vous réclamez?
J. Généreux. — N'essayez pas de me faire passer pour plus
rouge que je ne suis. Le retour aux principes d'après-guerre,
c'est le débat citoyen que la gauche doit engager aujourd'hui,
sans concession. Et d'urgence.
Propos recueillis par SERGE RAFFY

