[LES DÉBATS DE L'OBS]

PAGES REALISÉES PAR FRANÇOIS ARMANET ET GILLES ANQUETIL

Quel bilan peuvent tirer les syndicats après ces mois de mouvement social?
En sortent-ils renforcés ou affaiblis ? Analyse d'un spécialiste

Syndicats : le réveil?

par Jean-Marie Pernot

Le Nouvel Observateur. — Qu'est-ce qui a caractérisé ce
long mouvement social ? Au-delà de la question des retraites,
ne manifeste-t-il pas d'abord une crise du travail qui concerne
toutes les générations et un sentiment d'injustice renforcé
par la crise ?

Jean-Marie Pernot. — Ce mouvement a agrégé et cristallisé
les tensions sociales accumulées depuis de longues années.
Elles ont été suractivées par la crise, et les mesures prises
pour y faire face ont renforcé ce sentiment d'injustice déjà
préexistant. C'est d'ailleurs un sentiment très partagé en
Europe, comme le montre le rapport récent du Bureau inter-
national du Travail ; les populations s'offusquent de l'injus-
tice des plans de rigueur et se montrent très critiques sur le
renflouement des banques. En France, la perception est plus
forte encore. Le style Sarkozy en explique une partie, mais
la toile de fond est la dégradation profonde des conditions
d'exercice du travail qui semble propre à notre pays. C'est
pourquoi l'idée de prolonger les années de travail exigées
pour la retraite crée un tel ressentiment.

N. O. — Quel bilan peuvent tirer les syndicats de ce mouve-
ment ? En sortent-ils renforcés, divisés, affaiblis, et une cen-
trale syndicale en a-t-elle particulièrement tiré profit?

J. -M. Pernot. — Les syndicats sortent renforcés de cet épi-
sode, même si le gouvernement n'a pas cédé. La façon d'or-
ganiser la mobilisation, y compris le flou relatif du cadre
intersyndical, a permis une participation démocratique à
la mobilisation. Chacun a pu apporter selon ses capacités et
ses envies : avec ou sans grève, manifester en semaine ou le
samedi, participer à chaque fois ou de manière discontinue.
Les syndicats n'ont pas cherché à mettre le feu au pays, ils
ont appelé à la responsabilité et ils ont beaucoup plus res-
pecté le rôle du Parlement que le président lui-même, qui a
pour l'occasion vassalisé tous les corps intermédiaires du
pays. La légitimité et la démocratie sont de leur côté. Nicolas
Sarkozy n'a pas réussi à convaincre sur son argumentaire de
la réforme, il a perdu la bataille des idées et son image de
«président des riches » s'est encore renforcée. Les syndicats,
en revanche, ont su préserver leur unité, ce qui est une nou-
veauté radicale dans le champ syndical français. La CGT a
fait la preuve de sa capacité à mobiliser, qui reste impres-
sionnante. La CFDT a fait une bonne affaire en recalant son
image. Elle était soupçonnée d'acoquinement avec la droite,
de se détourner du mouvement social, d'avoir renoncé à la
dimension protestataire de l'action syndicale. Elle a pu faire

54 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

Spécialiste
du syndicalisme
français,
Jean-Marie
Pernot est
chercheur à
l'Institut de
Recherches
économiques et
sociales (Ires).

Il vient de publier
une nouvelle
édition augmentée
de «Syndicats :
lendemains de
crise ? » chez
Folio Actuel.

Miguel Medina-AFP

justice de ces accusations et a retrouvé du coup de l'attrait
auprès des intellectuels, qui l'avaient boudée depuis 2003.
Solidaires a gagné en image de responsabilité car, malgré
sa posture radicale, l'organisation a su ne pas se couper de
l'intersyndicale et reconnaître les difficultés à passer concrè-
tement à la phase de radicalisation. Seule FO a maintenu du-
rablement sa différence. Mais tout cela est en ligne avec les
transformations du système de représentation produit par
la loi de 2008. Il sortira des dynamiques fortes de cette pé-
riode pour le syndicalisme avec des opportunités nouvelles
de retrouver de l'espace auprès des salariés.
N. O. — Dans votre livre «Syndicats: lendemains de crise ? »,
vous expliquez que l'affaiblissement du syndicalisme français,
plus précoce et plus radical qu'ailleurs, est dû en particulier
au poids de l'Etat. Alors que la crise n'est pas terminée, quel
nouveau rôle peuvent jouer les syndicats?
J.-M. Pernot. — La méthode qui a présidé à l'adoption de
la réforme des retraites confirme la spécificité française
des relations sociales. Elle laissait les syndicats devant une
seule alternative : l'acquiescement ou la prise de la rue. Tous
ont fait ce second choix, y compris les syndicats politique-
ment aussi modérés que la CFE-CGC ou la CFTC. Il y aurait
là matière à interrogation. Les lois rendant obligatoire la
négociation sociale préalable (la dernière est de janvier 2007)
ne semblent pas peser sur cette manière de gouverner si
française. Une telle crise peut rendre le pouvoir politique
plus prudent la prochaine fois, et les syndicats peuvent y
gagner en reconnaissance. Mais l'important est d'obtenir
cette reconnaissance des salariés, non seulement dans les
sondages, mais à travers un mouvement de resyndicalisa-
tion. La puissance des syndicats n'est pas entièrement conte-
nue dans le taux de syndicalisation, l'impuissance actuelle
de nombreux syndicalismes en Europe le prouve. Mais elle
ne peut pas faire l'impasse là-dessus non plus. Au-delà du
nombre, l'enjeu est à une reconquête sociologique du sala-
riat car leur implantation actuelle ne reflète plus le salariat
réel : les jeunes (non seulement les très jeunes mais aussi
les trentenaires), les femmes, les précaires, les immigrés, les
salariés des services, du commerce, toute cette diversité est
nécessaire pour être authentiquement représentatif. Seule
une reconquête syndicale peut imposer à l'Etat la voie des
compromis. Mais ce sera un long processus.
Propos recueillis par GILLES ANQUETIL et
FRANÇOIS ARMANET

