POLITIQUE

«Tu ne sais pas ce que j'endure ! »

La revanche
de Mister Nobody

Choyé puis promu, oublié puis méprisé, Fillon a su résister à Sarkozy. Hervé Algalarrondo
raconte les secrets d'une cohabitation souvent orageuse

Le salon vert de l'Elysée,
un jour de septembre
2007. La veille, le
Premier ministre a dé-
frayé la chronique en
déclarant, à l'occasion d'un
voyage en Corse : «Je suis à la
tête d'un Etat en situation de fail-
lite » François Fillon est assis au-
tour d'une table avec Claude
Guéant et quelques conseillers
élyséens, quand Nicolas Sarkozy
fait son entrée en pestant :
«Cette dyarchie au sommet de
l'Etat, ce n'est plus possible...»
Contrairement aux commentaires
de l'époque, ce n'est pas le mot
«faillite» qui a choqué le prési-
dent, mais le fait que le Premier
ministre ait paru s'ériger en pa-
tron de l'exécutif.
Immédiatement, Fillon l'inter-
rompt : «Regarde-moi : c'est
moi qui ai théorisé la place réduite
du Premier ministre dans le nou-
vel ordre institutionnel. Je me l'ap-
plique. Cela dit, tu as ma lettre de
démission sur ton bureau et elle
est signée. » Le chef du gouverne-
ment accepte d'autant plus mal le
procès instruit contre lui qu'il es-
time que son seul tort est d'avoir
répondu — trop brutalement — à
des agriculteurs corses qui lui
tendaient leurs sébiles qu'il ne pouvait leur
distribuer un argent que l'Etat n'avait pas.
Son propos ne visait nullement à remettre en
cause le leadership du président. Dans le
salon vert, surpris par la fermeté de Fillon,
Sarkozy s'amadoue : «Je ne voulais pas en
venir là.» Et de passer à l'ordre du jour.
Depuis plus de trois ans et demi qu'ils tra-
vaillent ensemble, l'histoire des duettistes de

Pizzoli-AFP

72 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

DEPUIS PLUS DE TROIS ANS
ET DEMI, L'HISTOIRE DES
DUETTISTES DE L'EXECUTIF
EST RICHE EN SCÈNES
DE MÉNAGE.

l'exécutif est riche en scènes de
ménage de ce type, souvent
construites sur le même modèle :
Sarkozy prend vapeur à l'occasion
d'un manquement réel ou supposé
de Fillon. Celui-ci proteste de sa
bonne foi. Et Sarkozy passe à
autre chose. Comme une méta-
phore du dernier remaniement. Au
commencement, le président vou-
lait virer le Premier ministre, puis
celui-ci a fait acte de candidature à
sa propre succession, et le prési-
dent l'a accepté.
Drôle de couple, vraiment, car
fondé, comme naguère le couple
Giscard-Chirac, sur une double
méprise : décidé à ne tolérer au-
cune limite à son pouvoir, Sarkozy
ne voulait pas de Premier ministre.
Il choisit donc pour Matignon un
partisan déclaré du régime prési-
dentiel, c'est-à-dire de la suppres-
sion du poste de chef du
gouvernement. Tout en assumant
ses écrits, Fillon imagine de son
côté qu'il va rester au moins le pre-
mier des ministres. Il n'a pas prévu
que l'hyperprésident s'appuierait
principalement sur son entourage
élyséen, réduisant le gouverne-
ment au rang de cabinet fantôme.
Pis : en rupture avec la pratique
de la Ve République, les conseillers
du chef de l'Etat reçoivent un droit d'expres-
sion dans les médias. Le secrétaire général de
l'Elysée, Claude Guéant, va en user et en abu-
ser, apparaissant vite comme le véritable nu-
méro deux de l'exécutif. Fillon ne peut même
pas s'en plaindre à Sarkozy : à chaque fois
qu'il le voit, Guéant est présent.

«Tu ne sais pas ce que j'endure» : Fillon a
souvent répondu ainsi la première année à

