POLITIQUE

ses ministres qui se
plaignaient d'être eux-
mêmes « bordurés »
par l'Elysée. Une for-
mule du président, utili-
sée lors d'un déjeuner
avec la presse régionale,
achève de l'ulcérer. Il se voit traiter de « collabo-
rateur». Fillon se vit au contraire comme un
«allié» de Sarkozy. Longtemps, du temps de
Chirac, les deux hommes se sont opposés,
Fillon brocardant régulièrement l'absence de
fibre sociale et les impatiences de Sarkozy.
Face à un Chirac vieillissant, ils ont passé un
deal en 2005, Fillon apportant dans la corbeille
une caution à la fois séguiniste et gaulliste.
Lors de la campagne présidentielle de 2007,
les deux hommes vivent une véritable lune de
miel. «Je vois davantage Nicolas que ma
femme», s'amuse alors Fillon. Ils joggent en-
semble sous l'œil des caméras. Meilleur cou-
reur que le futur président, le futur Premier
ministre veille à rester en retrait. Il remarque :
« Quand Nicolas a décidé de courir une heure,
c'est une heure. Si on a fait un tour de cin-
quante-cinq minutes, il repart tout seul pour
cinq minutes.» Fillon est donc décontenancé
par le changement d'attitude de Sarkozy à son
égard au lendemain de son élection. Allié hy-
perménagé la veille, au point que la vieille
garde sarkozyste en prenait ombrage, il de-
vient un banal «collaborateur» brocardé par
l'équipe élyséenne, qui le surnomme «Mister
Nobody».

« Rien à voir avec Mitterrand »

Le pire est que Sarkozy ne supporte pas ses
états d'âme. «Pourquoi il est pas heureux?»
s'exclame le président, pour qui le seul fait
d'occuper l'Hôtel de Matignon devrait conten-
ter Fillon. Au deuxième trimestre 2007,
Sarkozy est en pleine crise conjugale.
Totalement autocentré, il s'étonne que son
Premier ministre ne lui manifeste pas sa soli-
darité. Connaissant Sarkozy par cœur, Alain
Minc conseille au locataire de Matignon de
trouver les mots pour lui dire. Maladivement
pudique, Fillon s'avoue incapable d'aborder le
sujet. Avec ses ministres, il préfère noter les
failles du président. Il regrette par exemple la
timidité de la réforme des régimes spéciaux.
«La peur l'a emporté», relève-t-il. Pour Fillon,
Sarkozy a reculé par crainte d'une grève des
cheminots semblable à celle de 1995, qui avait
plombé d'entrée le gouvernement Juppé. Et si
Sarkozy se révélait un aussi piètre réforma-
teur que Chirac ? La question hante le Premier
ministre.

Une telle tension à la tête de l'Etat ne pou-
vait pas durer. Peu à peu, en 2008, les deux
hommes vont trouver un modus vivendi. Le
pouvoir reste à l'Elysée, mais Fillon obtient

74 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

d'être systématiquement consulté. Il obtient
aussi des tête-à-tête avec le président. Avec le
recul, l'Elysée, comme Matignon, présente les
spasmes de la première année comme une pé-
riode de rodage inévitable. « C'est le premier
vrai quinquennat, relève un conseiller ély-
séen. Celui-ci renforce le pouvoir du président.
Il fallait trouver un nouvel équilibre.» Même
son de cloche à Matignon : «Il y avait besoin
d'un moment de calage. »

Depuis 2008, la cohabitation entre les deux
hommes s'est donc faite plus harmonieuse. Ce
qui n'empêche pas Sarkozy de rester Sarkozy.
C'est-à-dire de considérer qu'il fait tout mieux
que tout le monde et, notamment, que son
Premier ministre. Au début de cette année,
une interview de Fillon au «Figaro» sur la
nécessité pour l'Etat de faire des économies
drastiques l'insupporte : il y voit une manière
biaisée pour le Premier ministre de s'afficher
plus rigoureux que lui. Il charge un ministre
proche de lui d'appeler Fillon pour un rappel
à l'ordre : il ne veut même plus lui parler ! A
ce ministre, le président explique que le chef
du gouvernement aurait pu au moins avoir un
mot pour déplorer la relaxe de Dominique de
Villepin dans l'affaire Clearstream : toujours
la même tendance à mélanger le politique et
le personnel. Quand il apprendra cet énième
reproche, Fillon fera observer qu'il était diffi-
cile pour lui d'évoquer l'affaire Clearstream
dans un entretien destiné aux pages écono-
miques du «Figaro »...

Pour avoir souvent entendu le président

récriminer contre Fillon dans des réunions
restreintes, nombre de membres du gouverne-
ment étaient convaincus que la séquence re-
maniement déboucherait sur son départ.
Dimanche soir, un ministre reconduit
s'avouait ébahi : «Nicolas était tellement
acerbe parfois. Présentant François comme un
peureux, un planqué qui prendrait soin de sa
bonne cote de popularité plutôt que de la met-
tre au service des réformes.» A l'inverse, un
proche du président assurait s'attendre à ce
dénouement : «Il ne faut pas se laisser pren-
dre par les éruptions de Nicolas, elles touchent
tout le monde. A chaque fois que j'ai vu en-
semble le président et le Premier ministre, j'ai
senti entre eux une vraie camaraderie : rien
à voir avec les relations aigres entre
Mitterrand et Rocard. J'ai souvent entendu
Nicolas louer l'intelligence, la solidité et même
le talent de Fillon. Et, chez ce dernier, le
charme de Nicolas opère toujours : il s'irrite
souvent, mais reste bluflé par son énergie.»
Dans le communiqué qu'il a fait paraître
après sa reconduction, le Premier ministre
évoque sa «profonde estime personnelle»
pour le président. Propos de circonstance ?
Pas seulement. La différence de caractère
entre les deux hommes explique leur difficulté
à cohabiter. Mais, au fond d'eux-mêmes, ils se
jugent tous les deux très au-dessus du person-
nel politique de la droite. Dans ces condi-
tions, il n'est guère étonnant que leur
cohabitation perdure.
HERVÉ ALGALARRONDO

Leur rendez-vous de 2012

No comment! A
l'Elysée comme
à Matignon, on se
refuse à évoquer
le sondage Harris
Interactive pour
«Marianne» selon
lequel François Fil-
lon battrait (de peu)
Martine Aubry en
2012, alors que le
président serait de-
vancé (de peu) par la
première secrétaire
du PS. Faire au-
jourd'hui des simula-
tions de second tour
serait ridicule, af-
firme-t-on dans les deux maisons. Il n'em-
pêche. Sarkozy vit une situation inédite
sous la Ve République pour un président
sortant: il n'est peut-être plus le meilleur
candidat de son camp.

Fillon va répétant
qu'il sera loyal.
Sarkozy estime que
son Premier ministre
a une âme de numéro
deux. Mais que feront
les parlementaires
UMP, pour la plupart,
laudatifs à l'égard
de Fillon et, critiques
envers Sarkozy si,
à l'automne 2011,
tous les sondages
confirment celui de
«Marianne»? C'est
en partie grâce aux
députés de la majorité
que Fillon a gagné
son combat singulier contre Jean-Louis
Borloo. Demain, ils peuvent placer le
locataire de Matignon, quoi qu'il en ait
et quoi qu'en ait Sarkozy, sur orbite
présidentielle. H. A.

Max-PPP

