les étages, intermédiaires douteux et, au bout,
le financement politique.

Au départ, il y a un maître chanteur, un cer-
tain Jean-Marie Boivin, PDG d'une société
luxembourgeoise, Heine, qui deviendra plus
tard Eurolux. Selon divers documents, cette
société a été créée en 1994 avec l'aval de
Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget
d'Edouard Balladur. Jean-Marie Boivin est un
«compagnon de travail» de Menayas. Un as
des montages financiers, jovial, polyglotte,
jonglant les yeux fermés avec les sociétés off-
shore. Pendant des années, Menayas l'a ac-
compagné dans sa gestion du maquis des
sociétés-écrans. Il confirme au magistrat que
Boivin, à travers la société Heine puis Eurolux,
avait bien été recruté en 1994 pour «créer des
plates-formes étrangères destinées à véhiculer
des commissions sur des contrats» pour ne
pas impliquer la DCN dans une comptabilité
douteuse. Boivin le petit génie est chargé de
ventiler l'argent des commissions des frégates
vendues à Taïwan (contrat Bravo), à l'Arabie
Saoudite (contrat Sawari II) et des sous-marins
vendus au Pakistan (contrat Agosta). Il utilise
une technique imparable, à double fond pour-
rait-on dire, ou à deux niveaux. Un premier ni-
veau, que Boivin appelle la plate-forme de
rang 1, où apparaissent les commissions lé-
gales versées aux intermédiaires, surnommés
les « agents ». Un second niveau, plus opaque,
moins avouable, la plate-forme de rang 2, où
sont organisées les rétrocommissions. Dans

l'une de ses perquisitions à la Direction géné-
rale des Impôts, le juge Van Ruymbeke a récu-
péré une note manuscrite et non signée, datée
du 11 décembre 2006, rédigée vraisemblable-
ment par un fonctionnaire du bureau CF2 de
la sous-direction du contrôle fiscal, qui
confirme les montages de Boivin « 1e étage :
Luxembourg et Irlande 2e étage : île de Man,
Bahamas et îles caïmans. » Pour ce deuxième
étage, la plate-forme de rang 2, selon la termi-
nologie de Boivin, le fonctionnaire ajoute :
« Brouillage de piste par l'éclatement des
sommes en cas de contrôle du bénéficiaire. »
Pourquoi donc brouiller les pistes sinon pour
masquer l'illégalité de ces transactions, et
donc la nature frauduleuse de cette « plate-
forme de rang 2 » ?

Courriers vengeurs

Pendant dix ans, l'as des shadow companies
vit sur un nuage. Il est incontournable. Au
cœur de tous les gros contrats. Et puis, en
2004, il est brusquement remercié par la DCN.
Fini les commissions juteuses. Fou de rage, il
demande de colossales indemnités, soit 8 mil-
lions d'euros. Devant le refus de la DCN, qui
lui propose une compensation de 610 000
euros, il menace de révéler l'identité de tous les
«agents » qu'il a traités depuis 1994, en parti-
culier ceux que Heine puis Eurolux ont payé.
Il écrit à Jacques Chirac et à Nicolas Sarkozy.
Des officines sont chargées de le surveiller,
voire de l'intimider. Mais Boivin persiste. Il dit

qu'il a déposé dans un coffre de l'UBS à Zurich
suffisamment de documents pour faire sauter
la moitié du gouvernement français. Son assu-
rance-vie. Gérard-Philippe Menayas confirme
au juge ce bras de fer entre le maître chanteur
et les autorités françaises : «M. Boivin mena-
çait de révéler ce qu'il avait dans son coffre et
ce qu'il savait des autres agents en général
[...]. Il connaissait le compte de tous les agents
Il était le seul à les connaître. »

Est-ce cette face sombre des relations entre
le pouvoir et la corruption que Boivin veut
mettre sur la place publique ? Est-il prêt à
jouer les balances et à livrer les noms des bé-
néficiaires français des fameuses rétrocom-
missions ? Le juge Van Ruymbeke creuse
cette piste. Pour l'aider, il a les documents sai-
sis chez Gérard-Philippe Menayas. Comme le
général Rondot dans l'affaire Clearstream, le
responsable de la DCN a l'habitude de tout
noter. Les scribes sont de formidables auxi-
liaires de justice. Le magistrat présente alors
au témoin, médusé, une note qu'il a écrite à
l'automne 2006, dans laquelle il fait état de la
visite qu'a eue Boivin de « deux personnes, au
Luxembourg, le 26 octobre 2006, mandatées
par NS (Nicolas Sarkozy, NDLR), et qui au-
raient demandé la liquidation ou la karchéri-
sation des plates-formes de rang 2. » Menayas
confirme : «Ces deux personnes étaient selon
toute vraisemblance mandatées par EPEE
(une officine de renseignement). J'ai noté qu'ils
étaient mandatés par NS, à savoir Nicolas

18-24 NOVEMBRE 2010 0 77

