POLITIQUE

Rétrocommissions : la bombe Millon

L'ancien ministre de la Défense de Jacques Chirac Charles
Millon, entendu le 15 novembre par le juge Van Ruymbeke, vient
de lâcher une petite bombe en assurant, pour la première fois
devant la justice, qu'il y avait bien eu des rétrocommissions dans
les dossiers gérés par le gouvernement Balladur en 1994 et 1995.
«En ce qui concerne le contrat pakistanais, a poursuivi
Charles Millon, au vu des rapports des services secrets et
des analyses qui ont été effectuées par les services du mi-
nistère, on a eu l'intime conviction qu'il y avait eu des
rétrocommissions. » En d'autres termes : des retours
d'ascenseur financiers de la part d'intermédiaires qui
ont reversé une partie de leurs propres commissions
pour financer des hommes politiques français.
Charles Millon a également affirmé devant le magis-

Sarkozy, car M. Boivin m'a dit qu'ils s'étaient
présentés comme tels.»

Faut-il prendre tout ce que dit le maître
chanteur Boivin pour argent comptant au mo-
ment où il fait monter les prix dans son bras
de fer avec la DCN ? A l'Elysée, l'entourage du
président hausse les épaules et évoque les
«délires» d'un fou. Etrange période que cet
automne 2006 où Nicolas Sarkozy vient d'an-
noncer sa candidature à l'élection présiden-
tielle. Coïncidence : c'est le moment où
Jean-Marie Boivin s'agite et multiplie les cour-
riers vengeurs. D'autant qu'il va devoir dépo-
ser le bilan de la société Eurolux. Son besoin
d'argent frais se fait plus pressant. Du
Luxembourg, dans un e-mail saisi par le juge
daté du 4 décembre 2006 (voir document page
76), il envoie un curieux message à un de ses
proches, Jacques-Philippe Marson, responsa-
ble de la sécurité de BNP Paribas à Paris. Il
évoque la visite d'huissiers du tribunal de
commerce venus récupérer les dossiers de
Heine-Eurolux et ajoute : « C'est maintenant à
nous de décider ce que nous allons mettre dans
les dossiers... » Boivin attend les instructions
de Jacques-Philippe Marson, mais aussi celles
de ses «visiteurs du 26 octobre dernier».
Comment une officine privée chargée dans un
premier temps d'intimider Jean-Marie Boivin,
voire de le menacer physiquement, peut-elle
lui donner des instructions un mois plus tard
si ce n'est pour «karchériser» certains dos-
siers ? Jean-Marie Boivin conclut son e-mail en
souhaitant que l'on prévienne «maître Claude
Arnaud associé du candidat», de la visite des
huissiers à Eurolux. Que vient faire dans cette
sombre négociation Arnaud Claude (le nom et
le prénom ont été inversés dans le mail), ami
et associé de Nicolas Sarkozy, avec qui il a créé
à Neuilly, en 1987, un cabinet d'avocats spécia-
lisé dans le droit immobilier et particulière-
ment les expropriations, et dont le président
est toujours associé à 34% ? Coïncidence :

78 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

Arnaud Claude connaît bien Gérard-Philippe
Menayas car il est son cousin par alliance.
Ce dernier admet avoir évoqué avec Arnaud
Claude le chantage de Jean-Marie Boivin, mais
précise : «je ne l'ai informé qu'après qu'il m'a
lui-même appelé pour me dire qu'il avait reçu
la visite inopinée de M. Boivin et qu'il avait dû
le mettre à la porte. » Si cette rencontre est avé-
rée, l'associé de Nicolas Sarkozy pourrait être
à son tour convoqué par le juge. Quel rôle a-t-
il joué dans cette histoire? Et quel rôle a joué
le dirigeant de la BNP qui semblait suivre ce
dossier avec Jean-Marie Boivin ?

Interrogé par le juge Van Ruymbeke sur la
personnalité de Jacques-Philippe Marson, le
dirigeant de la BNP destinataire du mail de

EN CINQ DATES

21 septembre 1994. Contrat
Agosta, trois sous-marins français
vendus au Pakistan, avec 83 millions
d'euros de commissions.

15 juillet 1996. Jacques Chirac
bloque les commissions car il soup-
çonne l'équipe Balladur d'avoir orga-
nisé un circuit de rétrocommissions
pour financer la campagne de 1995.
8 mai 2002. Attentat de Karachi.
19 janvier 2010. La police luxem-
bourgeoise souligne le rôle de
Nicolas Sarkozy dans la création de
la société Heine, chargée de ventiler
l'argent des commissions.

7 octobre 2010. Renaud Van
Ruymbeke instruit le volet «délit
d'entrave à la justice» et «faux té-
moignage », aux côtés de Marc
Trévidic, chargé du volet « terro-
risme ».

trat parisien que Jacques Chirac lui avait bien ordonné de mettre
fin à ce système. Ce témoignage capital confirme ce que craignaient
les familles des victimes depuis la divulgation, en 2008, du rapport
Nautilus, effectué par un ancien agent de la DST qui affirmait dans
son enquête que l'attentat de Karachi était la conséquence du non-
paiement des commissions des intermédiaires dans les contrats
pakistanais et saoudiens. Ce rapport, resté secret durant six
ans, est désormais pris très au sérieux par les enquêteurs.
Pourquoi les plus hauts responsables de l'Etat ont-ils oublié
de communiquer cette information capitale aux juges ?
Renaud Van Ruymbeke pourrait bien dans les prochains
jours mettre en examen des dirigeants de la DCN,
mais aussi d'anciens ministres, pour «délit
d'entrave à la justice ».

S. R.

Boivin, Gérard-Philippe Menayas lâche une
information qui pourrait bien faire resurgir
un vieux fantôme déjà oublié : «M. Boivin
m'avait parlé de M. Marson, qui avait été,
avant d'aller à la BNP, directeur général de
Cedel et qui, à ce titre, pouvait éventuellement
savoir si certains paiements de Heine vers les
plates-formes de rang 2 avaient pu passer par
Cedel, devenue Clearstream, auquel cas la
confidentialité de ces paiements aurait pu être
compromise. [...] Après vérification, il s'est
avéré, selon ce que m'a dit Boivin, que ces
paiements étaient passés par la chambre de
compensation Clearstream. »
En enregistrant ce témoignage, le juge Van
Ruymbeke, lui-même manipulé dans l'affaire
des faux listings de Clearstream, en 2004, a
dû trembler un peu. «Il se méfie terriblement
de toutes les manipulations, souligne un de ses
collègues de la galerie financière. Il ne prend
pas pour argent comptant tout ce que raconte
Boivin. Mais le dossier commence à s'alourdir
autour des politiques... » Boivin, maître chan-
teur hors pair, aujourd'hui ne dit plus rien.
Il a acquis la nationalité luxembourgeoise et
aurait finalement négocié avec les autorités
françaises. Il aurait touché les 8 millions d'eu-
ros réclamés. Un protocole d'accord aurait
été signé en janvier 2009, à l'île de Man, entre
Heine et des représentants de la DCN, Thales
et l'Etat français. Qui représentait l'Etat à
cette réunion ? Jean-Marie Boivin a-t-il gardé
quelques secrets dans son coffre-fort de
Zurich pour faire durer son assurance-vie ?
Ou bien est-il un diabolique affabulateur ?
SERGE RAFFY

(1) Le 8 mai 2002, onze ingénieurs et techniciens
français de la DCN sont tués dans un attentat à
la voiture piégée au Pakistan. A lire : l'enquête de
nos confrères Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme,
«le Contrat», aux Éditions Stock.

(2) «On nous appelle “les Karachi”» (Fleuve
noir).

Witt-Sipa

