MONDE

En Bulgarie, les archives de la période communiste commencent à s'ouvrir. Elles
révèlent les liens étroits entre l'ex-Sécurité d'Etat et le crime organisé. Un réseau très
puissant que le gouvernement ose enfin affronter

LES SECRETS DE
LA MAFIA ROUGE

Les trois anciens amis se sont donné
rendez-vous dans un restaurant de
Sofia. Les voilà de nouveau réunis,
comme au bon vieux temps, comme
en 1968, quand ils partageaient une
soupe claire, des humiliations et la même cel-
lule à Stara Zagora, la prison des condamnés
politiques. En col roulé, solide, silencieux et
sage comme un roc, Dimitar Pentchev, le
«paysan», « l'ouvrier », l'ex-condamné à
mort pour « subversion ». En chemise à car-
reaux et bretelles, Fredy Foscolo, le Franco-
Bulgare, le littéraire, l'intellectuel. Chemise
ouverte et volubile, éclatant de rire à
chaque instant, Peter Boyadjiev, le ma-
thématicien, le « cerveau». Ils se sou-
viennent et s'amusent des bons tours
qu'ils ont joués à la sinistre DS, la
Darjavna Sigournost (Sécurité d'Etat),
l'équivalent bulgare du KGB.

Sous la pression
de L'Europe

En 1966, avec des copains,
Fredy et Peter avaient
rédigé un appel à la
démocratisation du
régime communiste.
Imprimé sur une

80 0

Ronéo de la fac de droit à Paris, le tract avait
passé le rideau de fer dans un paquet de les-
sive Omo et avait été envoyé au hasard par la
poste. La funeste DS mettra près de deux ans
à les démasquer. Bilan : une condamnation à
quinze ans de prison pour Fredy et à douze
ans pour Peter. Gracié puis expulsé, Fredy n'a
pas lâché son ami. En 1981, il fera sortir clan-
destinement Peter vers la France, dans une
cache aménagée dans un Combi Volkswagen.
Puis, en 1987, c'est au tour de Dimitar, harcelé
par la police politique, d'appeler au secours.

Peter Boyadjiev,
Dimitar Pentchev
et Fredy Foscolo

Peter et Fredy montent une opération média-
tique pour obtenir la sortie de prison de leur
ami, qui est assigné à résidence dans une
mine, à Bobov Dol, au sud de Sofia. Deux
jeunes journalistes vont clandestinement — ils
sont officiellement étudiants en histoire — se
rendre chez Dimitar Pentchev pour l'intervie-
wer avec un Caméscope. C'est la première
fois qu'un dissident bulgare s'exprime sur des
radios et des télévisions étrangères. Le régime
communiste cède. Dimitar peut émigrer

J.B. Naudet
