La main de Moscou

Petrova-AP/Sipa

L'ambassadeur russe à Bruxelles,
Valeri Tchourkine, le reconnaît lui-
même, avec sa franchise et son
sens de la provocation : la Bulgarie est le
cheval de Troie de Moscou dans l'Union
européenne. Le pays accueillera bientôt le
futur gazoduc South Stream. Le pipeline
qui desservira l'Europe centrale et méri-
dionale permettra à la Russie de concur-
rencer le projet européen Nabucco, qui la
contourne, et de se délivrer de la dépen-
dance du transit par l'Ukraine ou la
Biélorussie. La Russie a aussi réussi à
s'implanter sur le marché du nucléaire eu-
ropéen, via Sofia : elle doit construire deux
réacteurs à Belene, sur le Danube. Ses
succès sur le marché bulgare s'expliquent
par les bonnes relations historiques
qu'elle entretient avec son ancien satellite,
mais aussi par un fait plus récent. Le
Premier Directorat de la Police politique,
l'agence d'espionnage bulgare, est consi-

parfaitement réussi : l'ancienne nomenklatura
politique est devenue la nouvelle élite. Mais
elle a gardé les méthodes criminelles de la po-
lice politique communiste. Enlèvements,
crimes commandités jamais éclaircis (plus de
150 ces dix dernières années), trafic de
drogue, d'armes et corruption : la Bulgarie
postcommunisme est devenue le royaume du
crime. En 2008, face au niveau de corruption
et de détournements des fonds européens,
Bruxelles a dû suspendre ses aides au pays et
mettre celui-ci sous surveillance.

Ce lundi, Peter, Fredy et Dimitar ont pris
rendez-vous avec une responsable de la com-

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Nikolsky-AP/Sipa

déré comme une filiale du KGB. Or, ce sont
ces hommes qui se sont emparés des ma-
nettes de l'économie après la chute du
communisme, à Moscou comme à Sofia.

J.-B. N.

mission des archives de la DS, Ekaterina
Boncheva, pour éclaircir la question des
dossiers disparus. Le ton monte. Mme
Boncheva est incapable d'expliquer pour-
quoi les dossiers sont absents des archives.
Puis, elle admet volontiers que la DS a fait
disparaître certaines archives lors de la dé-
mocratisation. Elle montre un classeur qui,
selon la numérotation, comptait à l'origine
quarante pages mais n'en contient plus au-
jourd'hui qu'une dizaine. Confrontée au mé-
contentement des victimes, Ekaterina
Boncheva se justifie. Elle explique que
la commission est «aussi attaquée par

les anciens agents». Des gens «riches» et
«puissants », précise-t-elle.

Vingt ans après la chute officielle du com-
munisme, la bataille fait toujours rage.
Infiltrés par les services secrets et les groupes
criminels, les partis traditionnels, de gauche
comme de droite, rouge ou bleu, ont fini par
perdre tout crédit. Un nouveau parti popu-
laire de centre droit, Citoyens pour le
Développement européen de la Bulgarie, le
Gerb, dirigé par le maire de Sofia, Boïko
Borissov, a remporté les dernières élections en
promettant de s'attaquer enfin à la mafia
rouge. Pour la première fois en vingt ans, les
autorités bulgares semblent vouloir en finir
avec le règne du crime organisé. Pour la pre-
mière fois, l'Union européenne note une
«réelle volonté politique ».

Une détermination incarnée par Tsetan
Tsetanov, l'homme fort du nouveau gouverne-
ment. Dans son immense bureau du centre de
Sofia, le ministre de l'Intérieur se dit prêt à
une bataille frontale. Il ne manie pas la langue

LES PARTIS
TRADITONNELS ONT
FINI PAR PERDRE
TOUT CRÉDIT

de bois mais énumère ses succès, assez im-
pressionnants en quinze mois au pouvoir, dans
la lutte contre la mafia. Démantèlement d'un
groupe spécialisé dans les enlèvements, saisies
de drogue et de cigarettes de contrebande, etc.
Le ministre dénonce ouvertement ce que tout le
monde pense tout bas: «Les anciennes struc-
tures du Parti et de la DS sont liées au crime
organisé qui contrôle beaucoup d'hommes po-
litiques. » Et aussi une partie de la presse.
Pas étonnant, alors, que cet homme soit
l'objet d'attaques des médias aux mains des
barons rouges. Lui et le Premier ministre se-
raient même menacés de mort. Il dit savoir à
quoi s'attendre en menant ce genre de combat.
Contrairement aux dirigeants bulgares de-
puis la chute du mur de Berlin, Tsetan
Tsetanov assure qu'il « ne fera pas de compro-
mis » avec les anciennes structures. Même s'il
sait que « l'Etat a en face de lui des organisa-
tions fortes, bien financées », qui ne reculeront
sans doute devant rien pour maintenir le
statu quo. La lutte est donc rude, à mort peut-
être. Mais, pour le ministre, pas question de
faire marche arrière : la Bulgarie, soutenue
par Bruxelles et les pays de l'UE, «tient, dit-
il, une chance unique» de sortir du règne de
la mafa rouge.
JEAN-BAPTISTE NAUDET

