[ETRANGÈRES]

BIRMANIE

La « Dame » et les généraux

Prête au dialogue avec la junte, Aung San Suu Kyi, libérée,
appelle à une révolution non violente

ourquoi les généraux birmans ont-ils
libéré Aung San Suu Kyi ? Parce que la
dernière période de la résidence sur-
veillée à laquelle elle avait été condamnée
l'année dernière s'achevait le 13 novembre ?
Sans doute. Mais ce n'est ni la seule ni la prin-
cipale raison. Depuis son arrivée au pouvoir
en Birmanie en 1988, la junte a manifesté à de
multiples reprises — notamment à l'encontre
de la figure de proue de l'opposition — sa bru-
talité et son cynisme. Elle aurait donc pu, si
elle l'avait jugé utile, prolonger sous n'im-
porte quel prétexte, comme elle l'a déjà fait à
plusieurs reprises, la réclusion du Prix Nobel

de la paix birman. Ce n'est ni le respect des
formes juridiques ni un tardif souci humani-
taire qui a dicté la décision des généraux. En
rendant la liberté à Aung San Suu Kyi, geste
spectaculaire salué de Washington à Tokyo,
la junte a surtout cherché à dissimuler der-
rière une habile opération médiatique les élec-
tions législatives du 7 novembre, que le
monde entier, mis à part quelques capitales
asiatiques amies, a dénoncées comme une
mascarade.

Destinées à légitimer devant l'opinion inter-
nationale le projet de «démocratie discipli-
née» imaginé par les militaires, qui avaient
prévu de troquer leurs uniformes contre des
costumes civils pour conserver le pouvoir, ces
élections étaient depuis le départ regardées
avec méfiance par les diplomates étrangers et
l'opposition. Personne, à Rangoon, n'avait
oublié que les militaires avaient purement et
simplement ignoré le résultat de la consulta-

88 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

tion précédente, en 1990, largement rempor-
tée par la Ligue nationale pour la Démocratie
(LND), le parti d'Aung San Suu Kyi. Les
conditions dans lesquelles le scrutin du 7 no-
vembre a été préparé et organisé, l'interdic-
tion faite à la recluse d'y participer, ce qui a
entraîné le boycott des urnes par la majorité
de la LND, ont privé de toute crédibilité ces
élections, interdites aux observateurs étran-
gers. Il reste qu'elles ont eu lieu, qu'elles de-
vraient permettre aux candidats de la junte
d'enlever près de 80% des sièges et qu'elles
vont donner aux généraux les moyens de
mener à bien leur projet.

Quel peut être désormais le rôle d'Aung San
Suu Kyi, dans ce jeu politique dont son parti
est exclu et où elle n'a aucun autre statut que
celui, fragile, d'icône de la démocratie ?
Lectrice assidue de Mandela, admiratrice de
Gandhi, inflexible mais résolument pacifique,
elle s'est déclarée prête à discuter avec la
junte. «je ne souhaite pas la chute des mili-
taires, a-t-elle affirmé à la BBC. Je souhaite
qu'ils se hissent sur les hauteurs pleines de di-
gnité du patriotisme authentique. Ce que les
gens veulent, c'est une existence meilleure,
basée sur la sécurité et la liberté. Nous devons
tout tenter pour qu'advienne cette révolution
non violente. » Pour l'instant, la junte et son
chef, le généralissime Than Shwe, se taisent.
Comme s'ils faisaient le pari d'attendre que
l'euphorie de la libération s'évanouisse et que
l'énergie de la « Dame de Rangoon » s'use
dans les combats politiques ingrats qui la
guettent. R. B.

Soe Than Win-AFP

L'OBSERVATEUR DU MONDE

Irak : la démocratie
au ralenti

par René Backmann

Même débarrassé de
Saddam Hussein et de
son régime, l'Irak sem-
ble avoir du mal à faire
l'apprentissage de la
démocratie. Il a fallu
huit mois aux diri-
geants des principaux partis pour tirer
les conclusions politiques des élections lé-
gislatives du 7 mars et conclure un fra-
gile «accord de partage du pouvoir».
Fruit d'un compromis entre les forces po-
litiques locales, mais aussi entre l'om-
brageux voisin iranien et le protecteur
américain, cet accord officialise un écha-
faudage institutionnel fondé sur la struc-
ture ethnique et religieuse de l'Irak. Le
chef de l'Etat, le Kurde Jalal Talabani, a
été reconduit dans ses fonctions. C'est un
sunnite, allié aux chiites, qui présidera le
Parlement. Le Premier ministre sortant
(chiite), Nouri al-Maliki, a été chargé de
former le nouveau gouvernement. Et son
principal rival, Iyad Allawi (chiite, sou-
tenu par les sunnites) devrait prendre la
tête d'un nouveau « Conseil national pour
la Politique supérieure», doté de pou-
voirs exécutifs. Cette instance aux
contours flous paraît surtout destinée à le
consoler de n'être pas Premier ministre,
alors que sa formation avait remporté le
scrutin de mars. Reste maintenant à dis-
tribuer les portefeuilles ministériels en
respectant si possible le même équilibre
ethnique et religieux.
D'autant que le Premier ministre a perdu
son atout majeur. Après avoir fait cam-
pagne sur son bilan en matière de sécu-
rité, Nouri al-Maliki est aujourd'hui
confronté à une sanglante reprise des at-
tentats jusqu'au cœur de la capitale. Alors
que la présence militaire américaine se li-
mite désormais à 52 000 hommes — contre
170 000 en 2007 —, sera-t-il en mesure
d'ouvrir les deux chantiers que la stabilité
du pays requiert : la loi sur le partage
équitable des revenus du pétrole et l'inté-
gration dans les forces de sécurité des
50 000 anciens rebelles sunnites ralliés au
régime mais sans ressources ? R. B.

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