[LES UNS, LES AUTRES]

UNE RUBRIQUE DIRIGÉE PAR JEAN-GABRIEL FREDET

Cabu

La plume déchaînée

par jean-Gabriel Fredet

Le plus prolifique, le plus talentueux des dessinateurs de presse publie avec Frédéric Pagès
l'anthologie de ses dessins. Politiquement incorrects

Tous les lundis, c'est le même rituel : carton à
dessin sous le bras, Jean Cabut, dit «Cabu»,
quitte son village de Saint-Germain-des-Prés
pour la rive droite de la Seine. Rue Guénégaud,
Pont-Neuf, les Halles, jusqu'à la rue de Turbigo,
siège de «Charlie Hebdo» où il présente ses roughs
(projets) pour la couverture. L'après-midi, cap sur la
rue Saint-Honoré, siège du «Canard enchaîné»,
avec remise des dessins commandés. Beaucoup
d'appelés, peu d'élus. « Très stressant. On attend
la délibération des jurés [Michel Gaillard, Erik
Emptaz, patrons du journal, et pendant des an-
nées Jacques Lamalle, secrétaire de rédaction],
derrière la porte. Un dessin sur trois est retenu,
mais on n'a jamais les attendus du juge-
ment; c'est la règle», explique le plus
prolifique des dessinateurs français.
Frustrant mais addictif : Cabu
remet le couvert le lendemain.
Avec, «à chaud» cette fois,
dans l'espace qui lui est attri-
bué (page 3 ou 4), un, deux ou
trois dessins d'actualité im-
médiate qui «doivent attirer
l'attention du lecteur sur l'ar-
ticle ». Retour mercredi rue de
Turbigo, avec la conférence de
rédaction de «Charlie». Plus
libertaire, le « Canard » s'en dis-
pense. Pour Cabu, la course
contre la montre a déjà recom-
mencé. Entre une affiche, un
tract, une pochette de disque, il
doit déjà penser à la suite, aux
planches ou aux illustrations
de ses deux principaux com-
manditaires qui l'occuperont
une bonne partie du week-end.
Une vie de forçat ? «Je ne sais
faire que ça», rétorque ce
monomaniaque de la caricature
et de la BD dont on évalue à

30 O00 le nombre des dessins
publiés. «Il n'arrête ja-
mais, constate Frédéric
Pages, journaliste au
“Canard” qui avait fondé
avec lui, en 1991, “la
Grosse Bertha” pour
s'insurger contre la
guerre du Golfe, soute-
nue à l'époque par le
journal satirique. Il des-
sine tout le temps et
partout. A la terrasse des
cafés, dans le noir, au
cinéma ou au théâtre.»
Compositions presque
théâtrales, racontant cha-
que fois une histoire dont les
personnages secondaires sont
aussi éloquents que les protago-
nistes, finition parfaite : l'ama-
teur de BD ou de caricatures se
régale avec ce virtuose, adepte,
comme Hergé, de la « ligne claire».
D'autant que l'ouverture de compas de
Cabu, capable de passer de la noirceur,
du nihilisme de « Charlie », organe de satire
pure, à la « cuisine » politicienne du
«Canard», avec son marigot de parlemen-
taires et de ministres, est exceptionnelle. Il
confesse : «A “Charlie”, j'étais un dessinateur
journaliste. Au “Canard”, je suis devenu un jour-
naliste dessinateur. » Cette virtuosité tout-terrain,
incarnée dans un style dont la rondeur estompe

SES DATES
1960. Entre à « Hara Kiri ».
1976. « Mon beauf».
2006. Expo à l'Hôtel de Ville de Paris.
2010. «Tout Cabu », Editions des Arènes.

8 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

Lydie/Sipa
