ÉCONOMIE

France Télévisions

Souffrance en chaînes

Restaurer le moral des troupes est l'urgence absolue de Rémy Pflimlin, nouveau patron de la
télé publique. En cause : la réorganisation menée au pas de charge par Patrick de Carolis

Sentiment de malaise indéniable», «fa-
tigue physique et psychique», «état
préoccupant du corps social» : ce
riant tableau de l'ambiance à France
Télévisions esquissé, le 26 octobre,
devant le conseil d'administration, n'émane
pas d'un syndicaliste virulent mais de Patrice
Papet, le directeur des ressources humaines.
Stupéfaction dans les rangs, tant Patrick de
Carolis, qui a gouverné la maison jusqu'en
août, louait son « big bang », c'est-à-dire la fu-
sion de France 2, France 3, France 4, France 5,

Chaumeil-Fedephoto

France Ô au sein d'une entreprise unique :
«Cette réorganisation de cinq entreprises en
huit mois, ça ne s'est jamais vu en France!
Jamais vu dans le secteur privé ! » martelait-il.
Et derrière, il fallait entendre, «moi, le saltim-
banque, j'ai fait ce qu'aucun énarque n'a ja-
mais accompli». Seulement, ce mariage forcé
des salariés, des cultures, des habitudes, des
statuts s'accomplit dansla douleur.
Mi-septembre, Rémy Pflimlin n'a pas en-
dossé son costume de patron de France
Télévisions depuis un mois que deux tenta-

Et un parachuté... un !

Rémy Pflimlin n'était pas encore nommé par Nicolas Sarkozy qu'on sa-
vait que Pierre Sled figurerait dans l'organigramme, le nom de ce
journaliste sportif puis politique étant bruyamment soufflé par
l'Elysée. Le 3 septembre, devant la presse, Pflimlin élude : « S'il y a be-
soin de se renforcer, pourquoi pas ? Ce n'est pas le cas aujourd'hui. »
Pourtant, deux mois plus tard, voilà Sled conseiller aux programmes de
France 3. «J'espère que je n'aurai pas droit à la question sur l'indépen-
dance pendant cinq ans», s'irritait Pflimlin. Euh... si! V.G.

94 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

Denis-REA

tives de suicide ont lieu au service informa-
tique, notoirement en surchauffe. Pas de déni,
le groupe les déclare accidents du travail. Peu
après, c'est le médecin de France 3-Alsace qui
s'injecte une solution létale. Certes, elle n'était
pas salariée, travaillait aussi pour d'autres so-
ciétés, mais le drame fait grand bruit dans la
station. En juillet, déjà (avant l'arrivée de
Pflimlin), une employée du service des rela-
tions avec les téléspectateurs s'était défenes-
trée. Même si la situation à France
Télévisions n'est en rien un copié-collé de
celle de France Télécom, «on ne peut pas ne
pas y penser», avoue Patrice Papet. Réunion
d'urgence des médecins du travail priés de
jouer les sentinelles; mail de Pflimlin au
personnel; création d'une direction de la pré-
vention des risques; gel immédiat des démé-
nagements qui, dans les deux ans, devaient
concerner la moitié des 11 000 salariés...

Secret défense et parano
Ni Rémy Pflimlin ni Patrice Papet ne tom-
bent des nues. Ils n'ont jamais perdu de vue
ce groupe, quitté il y a cinq ans. Mais enten-
dre des tas de gens leur dire «si vous saviez
comme on est soulagés de vous voir » ne les a
guère rassurés. «Quand l'attente est à ce ni-
veau, on déçoit forcément un peu», soupire,
lucide, Patrice Papet. Dix-huit mois que la
maison est déstabilisée. Depuis qu'en mars
2009 une loi a imposé la création d'une entre-
prise unique, afin de mutualiser les moyens et,
surtout, ne pas se lancer dans la bataille nu-
mérique en ordre dispersé. Les consultants
Bain et Ineum, «ces marchands de miracle or-
ganisationnel», ironise un ancien patron du
groupe, planchent. Le modèle Radio-France,
une société commune avec des antennes aux
lignes éditoriales distinctes, pourrait les ins-
pirer, mais ils n'iront pas y jeter un œil. La ré-
organisation se concocte avec 200 cadres.
Secret-défense et parano garantie aux étages
inférieurs. «Notre chef, qui laissait toujours
son bureau ouvert, s'est mise à verrouiller sa
porte, dès quelle sortait. Elle savait ce
qu'on allait devenir mais devait se taire. »
Dans les régions, l'inquiétude gagne. En
Alsace, en 2009, le médecin du travail re-

