ECONOMIE
Coton

Une flambée durable

Les fabricants n'ont pas encore répercuté la hausse des prix de la fibre sur les vêtements.
Mais cela ne saurait tarder...

On n'avait pas vu ça depuis la
guerre de Sécession! Au milieu
du XIXe siècle, le blocus des Etats
du nord de l'Amérique, qui vou-
laient empêcher les récoltes des
plantations du Sud de traverser l'Atlantique et
de rejoindre les usines de textile européennes,
avait fait exploser les prix... Cent quarante ans
plus tard, le coton flambe à nouveau : 1,5 dol-
lar la livre à la Bourse de New York ces jours-
ci, contre un peu plus de 66 cents au début de
l'année. Les prix ont plus que doublé en un an.
Et le bond, ces quatre derniers mois, dépasse
déjà 60%. On avait fini par trouver normal de
payer moins cher un teeshirt chez H&M qu'un
repas au restaurant ou une place de cinéma. Il
va falloir revoir notre échelle de valeur.

Tout s'est ligué pour faire de la fibre textile
la plus utilisée au monde depuis des milliers
d'années une denrée rare et coûteuse. « le phé-
nomène ne cesse de s'accélérer, constate
Emmanuelle Butaud-Stubbs, déléguée géné-
rale de l'Union des Industries Textiles (UIT).
Car au déséquilibre structurel entre la produc-
tion (estimée à 21 millions de tonnes cette
année) et la consommation portée par la Chine
et l'Inde, de plus en plus gourmandes (25 mil-
lions), sont venues s'ajouter les mauvaises ré-
coltes des derniers mois. » Les plus gros
producteurs de la planète ont tous été victimes
de la météo. Intempéries et gel en Chine, crues

96 0 LE NOUVEL OBSERVATEUR

en Inde et au Pakistan, grêle au sud des Etats-
Unis, sécheresse au Brésil... Certains, comme
l'Inde, le Pakistan ou l'Ouzbékistan, ont déjà
commencé à limiter leurs exportations. Les
stocks mondiaux se sont réduits comme peau
de chagrin. La Chine n'aurait quasiment plus
rien dans ses greniers. La pénurie s'installe.

La plupart des matières premières — cé-
réales, oléagineux, caoutchouc, café, sucre... —
sont logées à la même enseigne. Le coton avait
jusque là échappé à l'embrasement, observé
depuis le tournant du XXIe siècle et qui s'est ac-
centué au milieu des années 2000. La fibre était
même restée stable lors des hausses spectacu-
laires du premier semestre 2008. Ce qui avait
d'ailleurs poussé les producteurs, aux Etats-
Unis et au Brésil notamment, à se rabattre sur
le soja ou le maïs, financièrement plus intéres-

Les effets de la pénurie

Cours du coton
à New York (NYCOT),
en dollars

150
140
130
120
110
100
90
80

15 nov. 2010
140,18

Oct.
2010

Nov
2010

Sept.
2010

AFP

sants, et, ironie du sort, à creuser aujourd'hui
le décalage entre l'offre et la demande. Mais
le coton est en train de rattraper son retard
à la vitesse grand V. «Les prix devraient rester
soutenus au moins jusqu'en 2012», estime
Philippe Chalmnin, professeur d'économie à
l'université Paris-Dauphine et spécialiste des
matières premières.

Faut-il alors s'attendre à une hausse du prix
des vêtements ? Pour l'instant, tout le monde
fait le dos rond. Le marché du textile est
très atomisé : les plus gros distributeurs fran-
çais (Galeries Lafayette, Carrefour, Kiabi,
Decathlon...) ont tous des parts de marché in-
férieures à 3%-4%. Et la crise, dans le secteur,
a été particulièrement redoutable, avec un recul
des ventes de 4% l'an passé et une croissance
nulle cette année. Personne n'a donc intérêt à
faire fuir le client avec des prix plus élevés.
Seul le fabricant de jeans Levi's a annoncé une
hausse des étiquettes pour la fin de l'année.

Pour atténuer l'inflation, l'industrie textile
(qui utilise de 30% à 40% de coton en
moyenne) a jusqu'ici joué sur ses marges, sa
logistique, sa productivité. Et elle s'est rabattue
sur d'autres matières premières. Mais les pro-
duits de substitution, eux aussi, flambent
(+40% sur les fibres acryliques depuis janvier,
+25% sur les synthétiques...). Facteur aggra-
vant : les salaires explosent dans le quart sud-
est de la Chine, le plus gros atelier de tissus et
de vêtements de la planète.

«Nous ne sommes que tout au début de la
répercussion de cette hausse atypique et histo-
rique sur toute la filière. Nous estimons qu'au
final le renchérissement du produit va être
d'environ 30%», indique Claude Boulle, prési-
dent de l'Union du Grand Commerce de Centre-
Ville (UCV), une fédération professionnelle
qui représente des enseignes comme Galeries
Lafayette, C&A, Celio, Monoprix, etc. Pour lui,
«cette hausse ne sera pas répercutée entière-
ment et immédiatement sur le consommateur.
Mais nous pourrons difficilement échapper à
une progression sur les étiquettes d'environ
10% à l'automne 2011. » La baisse structurelle
du prix des vêtements, accentuée par le déve-
loppement de l'« achat Kleenex » dans des
chaînes low cost (H&M, Kiabi, Zara...), est
peut-être en train de vivre ses derniers jours.
NATHALIE FUNÈS

